ESCAPADE

Paris la nuit, ville endormie?

Par-delà les indéboulonnables adresses du Paris mondain, des lieux éphémères et une joyeuse effervescence de l’autre côté du périphérique insufflent aujourd’hui une nouvelle dynamique à la capitale française

«A Paris? Oh bah, tu parles, à Paris, c’est fini, il ne se passe plus rien.» A la terrasse d’un café du faubourg Saint-Denis, le constat est lâché entre deux volutes de fumée au menthol. Cette phrase serait prononcée chaque soir par des centaines de cœurs chagrins qui fantasment le temps révolu de leurs jeunes années ou d’une époque qu’ils n’ont pas connue. Oublions ces conversations de vieux barbons et plongeons au cœur du sujet: que se passe-t-il aujourd’hui à Paris la nuit?

Les vieilles pierres toujours en place

Savant mélange de mauvaise humeur et d’esprit show off, le parisien a la flagellation internationale. Sa ville, qu’il ne quitterait pourtant pour rien au monde, est tour à tour «moins underground que Berlin», «pas aussi excitante que New York», «tellement conformiste par rapport à Londres», bref, à Paris, «on se fait chier». Cette bouderie nocturne est peut-être l’un de nos plus grands fleurons. Elle se transmet d’une décennie à l’autre depuis la Belle Epoque et la mise en place d’un «système industriel de consommation et de jouissance» qui fait s’échouer par grappes les générations de fêtards sur le perron des maisons en vue.

Le deuil du Palace, qui avait cristallisé dès son ouverture en 1978 l’esprit d’une époque insouciante autour d’une fête joyeuse, baroque, excessive, semble avoir été acté. Il est désormais de bon ton d’afficher une mine ravagée en se remémorant les belles années du Paris-Paris, du Pulp, voire la grande époque du Baron.

Noctambules du monde entier, soyez rassurés: il reste à Paris d’indéboulonnables adresses à même de ravir votre cœur mondain. Dans les quartiers chics, vous pourrez toujours trinquer Chez Castel ou au Montana: au risque de subir les platitudes de jeunes écrivains bien nés, le champagne y est servi très frais. Désormais classique, le Silencio estampillé David Lynch vous accueillera à condition que vous puissiez montrer votre carte de membre ou que vous soyez judicieusement accompagné. Une fois entré, profitez d’un concert et d’un cocktail qui mérite presque son prix, avachissez-vous sur un canapé, puis filez au fumoir qui vous donnera l’impression de faire partie d’une œuvre d’art pour y refaire le monde avec un sombre inconnu.

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L’Hôtel Bourbon, bar de nuit chic installé entre les murs d’une ancienne synagogue du Xe arrondissement, mérite depuis l’automne 2017 d’être ajouté à cette liste d’endroits où il fait bon voir et être vu. Achevons ici cette liste non exhaustive, car si la vieille pierre a encore quelques beaux jours devant elle, une nouvelle dynamique festive traverse depuis quelques années la capitale: éphémère, nomade et en banlieue.

Le renouveau d’une fête libre, nomade et éphémère

Pour Lionel Bensemoun, pape des nuits parisiennes depuis une bonne quinzaine d’années – le Baron, l’Hôtel Amour, la Mano (entre autres), c’est lui –, on observe un nouvel effet de mode: «La fête éphémère, aujourd’hui, c’est ce que cherchent les jeunes. Les 20-25 ans appartiennent à une génération qui casse les repères, qui a besoin de liberté. On revient un peu à l’esprit des free parties des années 1990.» Une «nouvelle topologie de la nuit» qu’il cherche aussi à accueillir avec son dernier projet, le Consulat (ouvert jusqu’au 5 novembre): le réinvestissement d’un ancien bâtiment industriel dans le sud de Paris, un lieu collaboratif ouvert de jour comme de nuit et qui réunit art, associations, économie sociale et solidaire et clubbing.

De fait, au-delà des espaces en plein air ouverts quelques mois par an, comme la Station au nord de la ville, il y a depuis une dizaine d’années une montée en puissance de collectifs indépendants (la Dynamiterie, Sport National, Péripate) qui organisent des fêtes dans des lieux atypiques, parfois en banlieue, sous le périphérique, dans des entrepôts ou des friches. Scénographie soignée et musique efficace amènent les fêtards à se détourner des clubs, surtout en période estivale.

En mode associatif

Cette nouvelle dynamique a de quoi réjouir Céline, fondatrice du label Technorama, qui écume la scène parisienne depuis plus de dix ans. Quand on lui pose la question, elle manque de s’étrangler: «A Paris, la fête n’est pas du tout finie! Il y en a même deux fois plus: il y a des teufs tous les week-ends! A un moment, tout le monde voulait aller à Berlin, mais clairement on n’a rien à leur envier. Aujourd’hui, il y a beaucoup de collectifs qui se bougent, avec des line-ups qui défoncent.»

Entre fête trop propre et nouvel esprit free, un lieu sort du lot. Le Chinois, ancien restaurant établi sur la place du Marché à Montreuil (Seine-Saint-Denis), accueille depuis 2012 une faune joyeuse et éclectique. Tout le monde rentre, le bar n’est pas cher, les videurs sympas, le baby-foot est bien calé en fond de salle et les artistes programmés de qualité. On y débarque un vendredi soir pour retrouver Céline (Technorama) aux platines. Autour de nous, un mélange hype et ghetto, de tous les âges. Une jeune femme danse seule en combinaison de velours mauve, quatre garçons se galochent, un homme quinquagénaire avec une moustache et un chapeau regarde la scène: si vous avez une passion pour Lynch, c’est en réalité ici que ça se passe.

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Malgré cette nouvelle vague de fête libre et accueillante, très orientée techno, portée par des collectifs jeunes et quelques bonnes salles de promoteurs, d’après Lionel Bensemoun, il manque à l’époque… «un bon club fédérateur». Voilà ce qu’il vise avec le Petit Palace, dont les portes ouvriront sous la salle mythique fin octobre, et qui promet d’être «un club avec sa propre identité, capable de mélanger les gens et de rassembler toutes les tribus».

Plus ouverte, et plus libre: la nuit à Paris, c’est loin d’être fini.


VOIR ET ÊTRE VU

Chez Castel

Ce club select de la rue Princesse vous permettra de marcher dans les pas de Sagan, Gainsbourg ou Mick Jagger – la gloire en moins, les selfies en plus.

15, rue Princesse, 75006 Paris

Le Montana

Pour danser sur un dancefloor grand comme un mouchoir de poche dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Par beau temps, filez siroter un cocktail sur le toit-terrasse.

28, rue Saint-Benoît, 75006 Paris

Le Silencio

Conçu par David Lynch, ce club magnifique accueille concerts, performances et projections. Le fumoir est tellement beau qu’il vous donnera envie de plonger tout entier dans ses volutes de fumée.

142, rue Montmartre, 75002 Paris

NB: de 18h à 23h, programmation culturelle réservée aux membres uniquement.

L’Hôtel Bourbon

Velours aux murs et mosaïques au sol pour ce bar de nuit, prisé depuis son ouverture à l’automne 2017 dans le Xe arrondissement de Paris.

39, rue des Petites-Ecuries, 75010 Paris

La Cicciolina

Cette soirée est depuis 2013 l’un des temps forts de la Fashion Week parisienne. Contrairement aux cocktails guindés organisés par les maisons, tout le monde peut y rentrer à condition d’avoir la bonne dégaine.

Aux Folie’s Pigalle, 11, place Pigalle, 75009 Paris

HYBRIDE

Le Consulat

Dans une ancienne friche du sud de Paris, un lieu éphémère qui accueille expositions, ateliers, cantine, projections, discussions le jour, et fête la nuit.

Ouvert jusqu’au 5 novembre. 2, rue Vercingétorix, 75014 Paris

SORTIR DU CŒUR DE PARIS

La Station

Depuis juin 2016, on se retrouve aux beaux jours pour boire, manger, danser dans cette ancienne gare désaffectée du nord de Paris. La saison plein air 2018 vient de se terminer le 12 octobre.

29, avenue de la Porte-d’Aubervilliers, 75018 Paris

Le Chinois

Une salle toute simple, un bar qui n’a rien d’extraordinaire, un babyfoot… Et pourtant c’est là qu’ont lieu certaines des meilleures soirées parisiennes, ouvertes, libres et festives depuis 2012.

6, place du Marché, 93100 Montreuil

À VENIR

Le Petit Palace

C’est sous la salle mythique du Faubourg Montmartre que Lionel Bensemoun a choisi d’ouvrir son prochain club. Ouverture prévue à l’automne 2018.

8, rue du Faubourg-Montmartre, 75009 Paris

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