Mode

A Paris, une haute couture ramenée à son essence

La semaine passée à Paris, les défilés de haute couture ont célébré la splendeur du savoir-faire artisanal, loin d’une surenchère d’effets

On associe trop souvent la haute couture à une surenchère d’effets. Il est vrai que les volumes opulents, les avalanches de plumes, sequins et broderies ont de quoi réveiller les fantasmes de princesse en tous genres. Au moment des défilés, les lieux d’exception et les mises en scène grandiloquentes achèvent de déchaîner les passions et les pulsions «instagramisantes» des spectateurs. Pourtant, l’essence de la couture a peu à voir avec l’ostentation, encore moins avec les écrans portables.

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A l’origine, il s’agissait pour les maisons d’offrir aux femmes des tenues quotidiennes taillées à la mesure de leur corps et de leurs désirs. De beaux vêtements leur permettant de se sentir belles à tout moment de la journée. Hier comme aujourd’hui, ce luxe intime ne pourrait exister sans les artisans de la mode, leur savoir-faire complexe, leur rigueur, leur précision. Pendant les défilés haute couture automne-hiver 2018-2019, qui se sont achevés la semaine passée à Paris, il y avait clairement une volonté de rappeler ces fondamentaux et de célébrer ces hommes et ces femmes de l’ombre.

L’atelier, «mémoire de la couture»

Chez Givenchy, la Britannique Clare Waight Keller (qui a dessiné la robe de mariée de Meghan Markle) a présenté dans les jardins des Archives nationales un poignant hommage à Hubert de Givenchy, le fondateur de la maison disparu en mars dernier. A l’image du maître, le défilé célébrait une élégance classique sans effusion d’effets. Des lignes architecturées et très épurées qui donnaient aux mannequins une allure majestueuse et intrigante. Le fil rouge de la collection? La cape, pièce peu connue du répertoire Givenchy, que Clare Waight Keller a exhumée des archives. Noire, en velours bleu nuit, à plumes, courte ou à capuche, la cape venait ponctuer des tailleurs de jour ou des robes de vestale. En guise de final, la discrète créatrice est venue saluer l’assistance accompagnée des membres de l’équipe des ateliers, tous en blouse blanche. Un geste touchant et rarissime dans une industrie dopée à l’ego des designers.

Chez Dior, Maria Grazia Chiuri a littéralement plongé l’assistance dans l’univers de l’atelier puisque des bustes habillés de toiles à patron immaculées dévoraient les murs du Musée Rodin. On est bien loin des slogans féministes auxquels nous avait habitués la créatrice italienne. Pour Maria Grazia Chiuri, il s’agissait de rappeler que l’atelier constitue «la mémoire de la couture». C’est là que tout commence. Les patrons, les toiles, les traits de crayon. Là que tout s’écrit. Le fil, les aiguilles, les interminables coups de ciseaux. Pour souligner son propos, la designer a proposé une collection aux teintes neutres, des lignes pures avec par exemple de nombreuses rééditions du fameux tailleur Bar. Mention spéciale pour une série de robes d’une même couleur chair, la répétition chromatique permettant de mettre en valeur les différents drapés et plissés proposés par les ateliers de la maison Dior. Ce défilé était une véritable ode à l’intemporalité de la haute couture et un pied de nez à la génération Instagram, biberonnée aux paillettes et aux couleurs d’éclat.

Chez Chanel aussi, il y avait une forme de retenue. A priori, le mot semble mal choisi pour qualifier la reconstitution, sous la verrière du Grand Palais, de l’Institut de France ainsi que des célèbres quais des bouquinistes le long de la Seine avec leurs stands. Pourtant, la collection était dominée par le gris, couleur de Paris, de l’asphalte et des toits en zinc, le noir et le marine profond et nocturne. Les vestes et les jupes fendues dessinaient un porté contemporain et discret. Les fabuleuses jupes en mousseline blanche, noire ou grisée esquissent, elles, une nuit d’élégance mais pas de folie, malgré la présence de boléros de paillettes. Quant à la mariée, sa veste et sa longue jupe fendue couleur vert d’eau rappelait l’habit des académiciens, ces «immortels» chargé de veiller au respect de la langue française. Des gardiens des règles, en somme.

Effusion méditerranéenne

Autre démonstration de force couture à l’ambassade d’Italie à Paris, où Giorgio Armani a osé présenter un défilé fleuve de vingt-cinq minutes, 95 passages. Soit une éternité en plein marathon de défilés. Sauf qu’on n’a pas vu le temps passer, l’élégance à l’italienne captant toute l’attention: tailleurs-pantalons fluides en crêpe, robes de cocktail, omniprésence du velours et de la soie noirs. Çà et là, la couleur rose fluo électrise le vestiaire avec notamment une impressionnante cape ornée de plumes fuchsia. Le savoir-faire dans toute sa splendeur, un luxe ramené à son extrême essence.

De son côté, Elie Saab est revenu au plus près de lui-même en investissant la nef du Musée des arts décoratifs de Paris, là où il avait présenté son présenté son tout premier défilé haute couture, en 2003. En s'inspirant des chefs d'oeuvre d'Antoni Gaudí, le créateur libanais a rappelé que la haute couture était avant tout affaire de construction. Ici, la main experte est venue tailler des coupes glamour et ultra-féminines, associées à des motifs célébrant la nature. Une architecture ornementale, donc, avec une technique si bien maîtrisée qu'elle en est devenue invisible. Ne restait qu'à admirer les étoffes à la transparence aériennes, tels des vitraux laissant passer la lumière du jour.

Le plus beau défilé de la semaine était aussi le dernier. Il était signé Pierpaolo Piccioli chez Valentino. Sur l’air d’opéra Casta Diva interprété par Maria Callas, on a vu apparaître des créatures irréelles, sortes de divinités grecques drapées dans des robes aux volumes théâtraux et dont chaque pli, chaque volant étaient maîtrisés.

Les verts, les jaunes, les oranges, les rouges et les roses semblaient avoir été arrachés à une peinture de la Renaissance. Certaines robes avaient quelque chose de monacal bien que ponctuées de sublimes coiffes en fleurs. Fait de plus en plus rare dans la haute couture, Pierpaolo Piccioli a également proposé des vêtements de jour à l’élégance sans faille. Des pantalons et des manteaux surréalistes de beauté mais toujours ancrés dans le présent.

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