Oublions leurs coquetteries respectives. Favoris à volutes pour l’un, rouflaquettes en couronne chez l’autre. Les deux figures présentent un autre point commun. Même attitude, même langage du corps. Patek et Philippe, deux hommes, qui, côte à côte, regardent dans la même direction sans prêter attention l’un à l’autre. L’allégorie parfaite de l’histoire que nous allons raconter.

Il était une fois…

L’origine de la photo, l’ancêtre du vélo, ainsi qu’une œuvre majeure du roman d’apprentissage. 1839, assurément, fut une grande date pour l’humanité. Cette année prodigue, comme les siècles sont avares à en produire, donna au monde le daguerréotype, la draisienne à pédales et La Chartreuse de Parme. Trois objets dont ne pourrait raisonnablement pas se passer le genre humain.

C’est aussi l’année que choisit un émigré polonais de 27 ans pour fonder à la pointe du Léman ce qui allait devenir l’une des plus prestigieuses marques suisses. Le 1er mai 1839, Antoni Patek, devenu entre-temps Antoine Norbert de Patek, associé à un Tchèque d’origine, crée la fabrique de montres Patek, Czapek & Cie.

Deux mots du contexte historique. Après une insurrection tuée dans l’œuf par l’occupant russe, la Pologne perd son indépendance en 1831. Pour fuir la répression et la russification de son pays, Antoni Patek, alors jeune officier de cavalerie bouillonnant, plein de ressources et d’idées, s’exile. Après avoir été entre autres typographe en France, il poursuit sa fuite jusqu’à Genève où il commence à vendre des montres autour de 1835, avant de s’associer en 1839 à Czapek.

Mais l’association se révèle bancale. Les attentes, comme la motivation, ne sont pas les mêmes. Les deux réfugiés ne rêvent pas dans la même catégorie. En 1845, ils se séparent après six ans de collaboration. 39-45, des années de guerre? Pas complètement. Les tensions existaient bel et bien, mais Czapek partira à l’amiable, après avoir récupéré son investissement de départ. Déjà, en filigrane, la personnalité de Patek: visionnaire, ambitieux et exigeant. Déterminé. Inflexible.

Un an avant le départ de Czapek, alors que Patek s’impatiente – la cadence de production n’est pas assez rapide – un jeune hor­loger de 29 ans expose à Paris une invention révolutionnaire. Adrien Philippe, provincial né d’un père horloger, artisan de génie à peine sorti de son Tour de France des compagnons, vient d’imaginer un système de remontoir sans clé – «au pendant» –, permettant le remontage et la mise à l’heure via la couronne. L’invention (qui deviendra le brevet fondateur et historique de la marque) sera primée à l’exposition parisienne. Fureur de l’horloger: la médaille est de bronze. L’artisan est fier. Orgueilleux.

Patek, qui a connaissance du travail de Philippe, a alors une idée qui, elle, vaut de l’or. Il veut rencontrer l’horloger. C’est là tout son génie, déceler celui des autres. Philippe, de son côté, «à bout de forces et d’argent» à cette époque, comme il l’écrira dans ses mémoires, vit la rencontre comme une aubaine. Philippe aux abois, Patek le réfugié. Le coup de pouce du destin, associé aux convulsions de l’Histoire.

Les deux hommes font connaissance à Paris en 1844. Patek demande alors à Philippe de venir en secret à Genève, pour ne pas inquiéter son associé Czapek, qu’il cherche à pousser dehors en douceur. Il écrit une lettre à l’horloger, dans laquelle il lui recommande la plus grande discrétion, sur deux (quasi) alexandrins raciniens, qui soulignent l’enjeu ­considérable que l’association avec Philippe revêtait à ses yeux: «Tout au reste, grâce à Dieu, ira très bien. Adrien, soignez votre santé, arrivez vite.»

Patek le visionnaire veut Philippe l’horloger, pour définitivement lancer la marque au sommet. La confiance est quasi aveugle. Philippe le rejoint en 1845, et c’est en 1851 qu’il devient officiellement l’associé de Patek. Ne reste plus qu’à trouver un nom…

Quand il arrive à Philippe de lire dans un article du Journal de Genève, «Patek horloger», l’associé voit rouge. Il ne supporte pas qu’on attribue son métier à Patek l’entrepreneur. Et pour avoir son patronyme dans la raison sociale de l’entreprise, Philippe devra même menacer de partir.

Il finit par obtenir gain de cause. Mais se plaint malgré tout, dans ses mémoires: «La signature devint peu à peu un petit chef-d’œuvre de combinaison pour faire croire au public que les deux noms n’en faisaient qu’un. Son nom tracé en grosses lettres et le mien lié avec.»

A la virgule près

A la mort de Patek, en 1877, Philippe fera même changer l’enseigne de la maison, pour ajouter une virgule entre les deux noms (virgule qui sera définitivement abandonnée en 2009). La rivalité existe bel et bien. Mais les deux hommes sont suffisamment intelligents pour savoir qu’ils ont besoin l’un de l’autre. Et au-delà des différends, le respect est réciproque. L’admiration pudique, mais partagée. Patek savait que la crédibilité des montres reposait d’abord sur le savoir-faire de Philippe. A l’inverse, Philippe n’ignorait pas qu’il manquait de la vision, de l’ambition, du sens des affaires et du carnet d’adresses de Patek.

L’une des plus grandes marques suisses aurait en tout cas pu être polonaise ou française. Patek voulait au départ rapatrier en Pologne sa fabrique, et Philippe, en choisissant de venir en Suisse, avait renoncé à regret à son projet de relancer l’horlogerie française.

Revenons à nos portraits. Aujourd’hui, les deux visages sont figés dans ces peintures, immortelles figures du panthéon de l’horlogerie. Deux portraits indissociables, mais séparés. Les hommes, eux, sont tous deux inhumés à Genève, leur terre d’adoption. Mais pas au même endroit. Comme si Philippe avait finalement obtenu, de manière symbolique, la séparation qu’il souhaitait dans le nom de la marque.

Patek repose rive droite, au cimetière de Châtelaine. Philippe est enterré, lui, sur la rive gauche, au cimetière de Saint-Georges. A vol d’oiseau, moins d’un kilomètre entre les deux hommes. Mais le Rhône les sépare. Comme une ultime virgule.