urbanisme

Patrick Berger, le maître des formes

Patrick Berger est l’artisan du réaménagement du site des Halles de Paris, la Canopée. Une structure de verre nervurée de métal qui s’étend sur dix hectares et abrite le plus gros carrefour de voies souterraines d’Europe. Elle sera inaugurée dans quelques mois

Maître des formes

Patrick Berger est l’artisan du réaménagement du site des Halles de Paris, la Canopée. Une structure de verre nervurée de métal qui s’étend sur dix hectares et abrite le plus gros carrefour de voies souterraines d’Europe. Elle sera inaugurée dans quelques mois

Patrick Berger déclare comme une boutade: «Je suis Parisien, personne n’est parfait!» L’architecte, qui vient de signer un essai théorisant le processus architectural et l’organisation des nouvelles métropoles à la lumière de la morphogenèse, système évolutif de chaque être vivant, donne peu d’interviews. Un débit rapide, une voix sourde et un discours frôlant le raisonnement mathématique pur devant lequel on se sent comme une fourmi dans un labyrinthe face à cette pensée à plusieurs étages aussi imposante qu’un building. Pourtant, celui qui a navigué pendant vingt-cinq ans entre son bureau parisien et un professorat à l’EPFL a la verve didactique et bienveillante.

Paris, son berceau, va donc porter dans ses entrailles la marque de l’architecte, qui a remporté en 2007 (en collaboration avec Jacques Anziutti) le concours international pour la rénovation du Forum des Halles ainsi que du pôle ferroviaire Châtelet-Les Halles, projet qui arrive à son terme. Ce n’est pas la première fois que Patrick Berger bouleverse la vie parisienne. Au début des années 80 déjà, il opère la reconversion d’un haut lieu des nuits de la capitale, le Palace. Un écrin-phénomène analysé alors par le philosophe Roland Barthes dans un article de Vogue qui commençait par «J’avoue être incapable de m’intéresser à la beauté d’un lieu s’il n’y a pas des gens dedans». Et ce sont bien les gens et non les murs qui sont au cœur de l’architecture selon Patrick Berger.

Le Temps: En quoi la morphogenèse est-elle un enseignement pour l’architecte contemporain que vous êtes?

Patrick Berger: Dans une architecture animale, qu’elle soit microscopique (telle une toile d’araignée) ou d’envergure (une termitière), la forme finale est toujours déduite du matériau et de l’usage. L’exemple le plus connu est la ruche: l’abeille sait faire des rangs de cire droits et sait, intuitivement ou empiriquement, que l’hexagone, c’est le polygone le plus performant, c’est-à-dire que c’est la surface sur laquelle elle va dépenser le moins de cire (la longueur des segments étant le plus petit pour une même surface). Ce qui donne une géométrie particulière due à cette optimisation de la forme. De la même façon, l’architecture humaine doit se concevoir en fonction du sol, du matériau, du climat, de l’outil. Ce sont des approches très physiques. A la différence de certains architectes qui parachutent une forme sur un site quel qu’il soit ou qui privilégient l’expression de la structure et non pas de la vie du programme.

– C’est une façon de souligner que l’architecture, ce n’est pas juste un contenant composé de quatre murs?

– Absolument. En partant du programme, du site et des contraintes qui leur sont liées, la forme se définit elle-même. L’architecture, c’est toujours la rencontre d’un architecte, d’un programme et d’un site. C’est très hasardeux… C’est cette rencontre qui m’intéresse, car c’est à ce moment-là et à cet endroit-là que naîtra la forme.

– De quelle manière vous adaptez-vous au site ou aux usages dans vos projets?

– Pour l’école d’architecture de Bretagne à Rennes, par exemple, dont la façade est en bois, j’ai voulu exprimer les premiers archétypes de la construction, c’est-à-dire maçonnerie et charpente. Pour le site de l’UEFA à Nyon, j’ai essayé de cadrer de l’intérieur le Mont-Blanc par rapport au lac Léman, et pour la vue de l’extérieur, celle qu’ont les gens qui circulent sur la route, j’ai abaissé l’ouvrage pour que le regard file au-dessus et qu’on puisse admirer le lac. Quant à la fabrique de sacs Hermès au bord de la Meuse, j’ai utilisé l’acier d’une part pour employer les entreprises locales de charpente métallique, et aussi parce qu’on y voit le travail de la main, pour exprimer l’idée de la manufacture.

– Prenons l’exemple de l’église à Saint-Denis, dans la banlieue parisienne. Comment êtes-vous arrivé à cette forme en ruban symbole de l’infini?

– Je suis parti de la forme «animée», c’est-à-dire de la liturgie, des gens. Dans l’architecture, vous avez la forme «inanimée» (le bâtiment, la construction) et la forme «animée» (par exemple la façon dont on visite une exposition). Vous avez toujours une forme géométrique particulière pour un usage défini, il y a donc une sorte de géométrie sociale. Dans la conception d’une église, on peut soit organiser l’assemblée en rond de manière conviviale, selon le plan romain, soit opter pour une disposition plus linéaire orientée vers un point, qui est le plan basilical. Il y a aujourd’hui dans la liturgie une hésitation théologique entre ces deux dispositions: doit-on concevoir un lieu sacré où les gens s’assemblent ou doit-on s’orienter de façon linéaire vers un autel sacralisé?

Pour l’église Saint-Paul-de-la-Plaine, j’ai fait un plan qui traduit cette tension, ce qui donne cette forme de goutte d’eau avec l’autel et un jardin derrière. Je ne voulais pas un mur blanc, je voulais qu’on voie une réalité. J’ai donc prolongé le plan en une boucle dans lequel le jardin est clos. Le hasard a fait que ça a produit cette forme d’infini. Ce n’était pas volontaire mais ça a donné une forme symbolique.

– L’humain est au cœur du chantier des Halles, où vous avez dû composer avec des flux continus qui ne peuvent être entravés…

– Exactement. La construction devait se faire au-dessus d’un site fréquenté par 800 000 personnes par jour, 24 heures sur 24. Il y a 24 mètres de profondeur en sous-sol et une vie souterraine avec la station des RER et ses ramifications de 500 mètres de long, la plateforme d’échange de Châtelet-Les Halles, trois niveaux de magasins. La Canopée recouverte de feuilles de verre a été travaillée en auto-traction pour ne pas devoir créer de fondations supplémentaires qui auraient perturbé l’activité en dessous. Des projets de constructions sur un site occupé comme celui-ci, il y en aura de plus en plus à l’avenir. On va régulièrement intervenir dans des situations de grande densité urbaine sans arrêter l’activité humaine, ce qui demande une réflexion sur le système constructif.

– Ce n’était pas dans cet esprit que s’est creusé le «trou des Halles» au début des années 70?

– Non, à l’époque on faisait tabula rasa. On dégageait tout le monde, on démolissait tout et on recommençait. Les Halles a été le grand déménagement du siècle. Aujourd’hui le contexte physique ne s’y prête plus, il est devenu beaucoup plus complexe.

– Qu’évoque la Canopée, ce plafond de verre tout en ondulations, une forme animale ou végétale?

– Dessin après dessin, j’avais en tête cette notion de morphogenèse de la nature, soit comment un motif minéral, animal ou végétal apparaît à partir des données de son milieu. Les courbes sont induites par les contraintes liées au site, entre autres par les plans de circulation, l’écoulement de l’eau ou encore par le voisinage. Mais chacun y voit ce qu’il veut.

– Cette notion de morphogenèse, vous l’appliquez aussi aux métro­poles contemporaines…

– Oui, une métropole, c’est un très grand étalement, beaucoup d’auto-organisation, des programmes qui n’ont pas été planifiés. Prenez l’exemple de la métropole de l’Arc lémanique: ce n’est pas une forme dessinée avec des enceintes, des tracés, des quartiers, c’est beaucoup plus complexe que ça.

– L’Arc lémanique constitue une métropole selon vous?

– Oui, je le pense. Car les gens le vivent comme tel. On a maintenant un hôpital pour toute la région, il y a une notion de «ville-région» avec des parties très «dessinées» et des éléments d’étalement urbain qui sont très confus et que l’on retrouve dans de nombreuses métropoles.

– Mais à l’origine, une métropole, c’est une grande ville?

– Oui, mais je pense que ce terme s’applique aujourd’hui à une «ville-région», en tout cas en Occident.

– Il n’y a jamais de plan dans la construction d’une ville?

– Si, certaines partent d’un tracé, comme c’était le cas par exemple à la Renaissance. Mais quelquefois, une ville naît par hasard et on établit ultérieurement un plan pour l’organiser. Quand il n’y a pas de plan, un programme se localise à un endroit, ce qui a pour effet de faire apparaître d’autres programmes à côté. A partir de tant de logements, une crèche va être nécessaire, puis une boulangerie, etc. Ce n’est pas planifié, ça vient de soi-même dans une sorte d’auto-organisation, une dynamique se crée et conditionne une forme de densité.

Animal?, par Patrick Berger aux Editions Les Presses du Réel, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2014.

«Dessin après dessin, j’avais en têtecette notionde morphogenèse de la nature»

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