Patrick et Guy. Les pantalons moule-bijoux et la cravate fédérale. Le maquillage à paillettes et le rasage qui fleure bon l’aftershave «deux-en-un». Les tubes qui ont conquis la planète et les dossiers qu’on va défendre à Bruxelles… Ces deux-là, tout les sépare, n’est-ce pas? La carrière. L’aura. Les codes. La sexualité aussi, sans doute. Sauf que non. Le chanteur défunt et l’actuel président de la Confédération sont les produits d’une même matrice, les frères d’un même utérus symbolique (l’amusant, c’est de se dire que Guy est le cadet de Patrick). Patrick = Guy! Jumeaux, siamois, avatars cosmiques, doubles. Bandes d’aveugles, je parie que vous ne l’aviez même pas remarqué!

Au fait, c’est quoi, vieillir? Est-ce se rapprocher, à pas toujours plus chenus, de son essence, de sa vérité, de son être profond, comme si chaque journée écoulée nous aidait à réaliser le destin qui nous est réservé? Ou, au contraire, est-ce plutôt nous éloigner de ce qui nous est donné à la naissance pour creuser le sillon de notre singularité? Autrement dit: vieillir, est-ce devenir soi ou devenir autre? Un de mes grands-pères, par exemple, était né dans une famille terriblement insouciante malgré la misère noire dans laquelle elle se débattait. Lui seul de sa fratrie était du camp des inquiets, des effarés, des tourmentés aux abois. Mais sur la toute fin de sa vie, cet homme adorable semblait s’être allégé, avoir gagné en sérénité, voire en loufoquerie. Cela faisait dire à ses filles que leur père avait fini par «devenir un vrai membre de sa famille». Comme si, en vieillissant, il avait laissé parler sa vraie nature, enfin.

Tout ce fatras m’est revenu en surfant sur YouTube, le soir de la mort de Patrick Juvet. J’ai regardé plein d’interviews données dans les années 1990-2000 par la star suisse la plus célébrée au monde. A l’époque, Patrick était ruiné et tombé de son nuage, il ne faisait pas mystère de ses déboires. Quelle stupeur, quel étonnement, quelle découverte, ce fut là! Voilà un type, me disais-je, qui avait des rêves énormes, qui a tout fait – y compris tapiner – pour les réaliser à la puissance superlative. Quelle énergie, quel talent, quel courage, quelle foi en son étoile et quelle innocence il faut pour être devenu, lui, le fils du marchand de téléviseurs de La Tour-de-Peilz, une star intergalactique faisant danser toute la planète. Quelle trajectoire de comète improbable. Quel écart entre la Suisse moyenne des années 1950 et le monde sexué dont il était devenu l’idole artificielle. Quelle course folle. Quel éloignement!

Mais qu’est-ce que j’ai découvert, dans les interviews tardives données par Patrick Juvet? Un sexagénaire narquois, posé, lent, calme, tassé sur son siège, franc, un pré-vieillard rassis, taiseux. Impossible de retrouver, dans ce Patrick-là, la moindre étincelle de la folie qui l’habita et qu’il inspira. Tout, dans ce Patrick-là, respirait le cliché du Vaudois moyen, sa malice engourdie, son ironie douce, sa gentillesse pointue, sa rondeur ralentie. Patrick Juvet, chez Ardisson, on aurait dit… Parmelin invité sur le plateau des Vincent Veillon et Vincent Kucholl. Le même drôle de mélange entre modestie bonhomme, naïveté nature et suffisance roublarde. Patrick était devenu Guy! Patrick = Guy. CQFD. Et allez donc sur YouTube, si vous ne me croyez pas.

Mais alors… lequel est le vrai Patrick Juvet? La star disco qui a échappé à son milieu avant de retomber de son ciel pailleté? Ou le Patrick-Guy, qui a vécu sa carrière comme une parenthèse, et qui a fini par coller à l’idée qu’on se fait d’un descendant de Vaudois normal? Le vrai Patrick est-il l’enfant prodigue ou l’homme dans le rang? Et pendant qu’on y est, quid de mon grand-père? Et moi? Et nous? Et vous, quelle pente suivez-vous en la dévalant?

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