Boire et manger

Patrick Regamey, le médecin et le vin

Le Dr Patrick Regamey partage sa vie entre la médecine et la viticulture avec une énergie qui impressionne. Rencontre à la cave Histoire d’Enfer, au-dessus de Sierre, fondé en 2008 avec deux associés

Quand ses proches le décrivent, le qualificatif d’hyperactif revient en boucle. Il n’est pas galvaudé: Patrick Regamey ne s’arrête jamais. Ce matin-là, il a donné rendez-vous au T dans la cave de son domaine viticole Histoire d’Enfer, à Corin-sur-Sierre. Pendant deux heures, en ébullition permanente, il a jonglé entre l’écoute attentive d’une présentation d’un système de traitement des vignes par drone, la dégustation des vins du domaine et une dizaine d’appels de patients reçus sur son téléphone mobile. «Je me dois d’être toujours atteignable, précise-t-il en raccrochant après avoir réalisé une brève anamnèse et fixé un rendez-vous au lendemain. Mon métier, c’est médecin.»

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Un médecin tout-terrain: depuis 2008 et la fondation d’Histoire d’Enfer avec deux associés, le praticien installé à Genève vit du vendredi au lundi à Crans-Montana, où il a ouvert un deuxième cabinet médical. Une façon pour lui de marier le plus sereinement possible sa profession et sa passion du vin. «Le domaine me prend trois heures par jour, détaille-t-il. Je me charge de tout ce qui est administratif, mais aussi du suivi des vinifications.»

Mémoire d’éléphant

Car Patrick Regamey dispose d’un talent hors norme pour la dégustation. Il le doit à un nez exceptionnel – il a d’ailleurs travaillé pour la parfumerie Firmenich – couplé à une mémoire d’éléphant. Ces aptitudes lui permettent de décrypter l’ADN des grands vins. «En 1996, pour la première session du Grand Jury européen (ndlr: un collège de dégustateurs émérites), nous avons dégusté à l’aveugle des bordeaux 1985 et quatre vins pirates. J’ai reconnu 27 cuvées sur 33, très loin devant les autres.» Il fait une pause, puis reprend sur le ton de la confidence: «Comme médecin, j’ai un avantage: j’ai l’habitude de poser des diagnostics. En dégustation, la systématique est la même.»

Le docteur Regamey aime souligner ses mérites, mais cela ne l’empêche pas d’insister sur celui des autres. Il précise ainsi que c’est grâce à Jacques Perrin, directeur du Club des amateurs de vins exquis (Cave SA), à Gland, qu’il a véritablement appris à connaître le monde viticole. «J’ai rencontré Jacques en 1985, à 25 ans. Ma culture du vin était nulle. Avec lui, j’ai dégusté un Château Latour 1970. Ça a été une révélation. Je me suis dit que le vin était beaucoup plus intéressant que le parfum.»

Depuis ce coup de foudre, le médecin épicurien a multiplié les dégustations, constituant une impressionnante banque de données sensorielle. Il a prêté son nez à des vignerons de référence comme Bruno Rocca, à Barbaresco, les Valaisans Maurice Zuffrey et Claudy Clavien ou encore les Genevois Jean-Michel Novelle et Jean-Pierre Pellegrin. «Patrick? Il est phénoménal, juge, conquis, le dernier nommé. Il m’a beaucoup donné et beaucoup appris. Bien sûr, il prend de la place. Cela fait partie du personnage et ça peut gêner certains. Mais il est ouvert à la critique. Nos échanges ont toujours été très fructueux.»

Aventure collective

Patrick Regamey a très vite voulu acquérir son propre domaine viticole. Le projet s’est concrétisé avec le rachat de la Cave du village, à Corin, rebaptisée Histoire d’Enfer, «histoire d’en faire» (du vin). Une aventure collective menée à bien avec deux amis actifs dans la finance, James Paget et Alexandre Challand. Depuis l’origine, le trio s’appuie sur un professionnel présent à l’année au domaine, fonction actuellement occupée par un jeune ingénieur agronome français, Alexandre Plassat. Quatre énergies symbolisées par le D, quatrième lettre de l’alphabet, qui figure en majuscule sur les étiquettes de la vingtaine de cuvées du domaine.

Avec 7,6 hectares en production répartis entre Sierre et Salquenen, Patrick Regamey et ses complices varient au maximum les plaisirs. Ils ont mis l’accent sur les spécialités valaisannes, comme le cornalin, magnifique dans le millésime 2014, la syrah, l’humagne rouge, l’humagne blanche, le païen et la petite arvine. Mais aussi sur le pinot noir, décliné en cinq cuvées distinctes, et un chardonnay. Les cépages bourguignons auraient-ils encore un avenir en Valais, malgré le réchauffement climatique? Le diagnostic du médecin de famille est sans appel: «Bien sûr, à condition de vendanger assez tôt, avec des rendements limités, ce qui permet de garder de l’acidité et donc de la fraîcheur.» Les pinots du millésime 2014, année fraîche, le confirment, avec une structure tout en dentelle.

Rester lucide

Les vignes d’Histoire d’Enfer sont travaillées en culture biologique depuis 2015. Une démarche logique pour le Dr Regamey, spécialisé dans «l’impact de l’alimentation sur la santé». Il défend la consommation de vin, à condition qu’elle soit modérée, comme la sienne: «Je ne suis pas du tout un buveur, j’aime rester lucide.» Il conseille de s’en tenir «à 3 dl par jour pour les hommes et 1,5 dl pour les femmes, qui ont des capacités enzymatiques plus faibles». Il vante les mérites du resvératrol, un polyphénol présent dans le vin rouge, très efficace dans la prévention des maladies cardio-vasculaires. «Les grands alcooliques ont des problèmes de santé, mais des artères presque neuves», argumente-t-il.

A Corin-sur-Sierre, le calme est revenu: c’est l’heure du repas de midi. En montant en voiture pour aller manger un morceau en plaine, Patrick Regamey souligne son habitude d’abattre chaque semaine plusieurs centaines de kilomètres entre Genève et le Valais. Une situation qui ne durera plus très longtemps: à 57 ans, le praticien a choisi de concentrer toute son activité médicale à Crans-Montana. En avril 2018, il remettra son cabinet genevois. «C’est une page qui se tourne. Cela me permettra d’être plus présent au domaine et plus disponible pour mes patients valaisans. Ne soyez pas inquiet: je saurai m’occuper.»

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