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Patrimoine bâti, fondations philanthropiques

Genève doit beaucoup aux mécènes qui en ont dessiné les contours, lui donnant une envergure internationale. Les Journées genevoises du patrimoine, dont «Le temps» est partenaire, ont choisi de mettre en lumière leur rôle dans l’aménagement du territoire

Patrimoine bâti, fondations philanthropiques

Histoire Genève doit beaucoup aux mécènes qui en ont dessiné les contours, lui donnant une envergure internationale

Les Journées genevoises du patrimoine*, dont «Le Temps» est partenaire, ont choisi de mettre en lumière leur rôle dans l’aménagement du territoire

Qui connaît aujourd’hui l’origine de l’appellation «Victoria Hall»? Pourquoi ce bâtiment phare de la Cité de Calvin porte-t-il un nom anglo-saxon? Personne ou presque ne se souvient que sa construction fut financée à la fin du XIXe siècle par un consul britannique amoureux de musique et en hommage à sa reine. Le mécène Daniel Barton en fit ensuite don à la Ville en 1904 en échange d’une subvention pour son orchestre d’instruments à vent.

Riches étrangers reconnaissants envers Genève terre d’accueil, Genevois fortunés, excentriques souhaitant déshériter leur famille, tel le duc de Brunswick qui exigea en contrepartie d’un legs de plusieurs millions des funérailles royales et l’érection d’un mausolée face au lac, les motivations de ces philanthropes qui ont fait profiter la ville d’une manne colossale au cours des siècles sont variées. Mais tissées le plus souvent de préceptes humanistes.

Ce qu’évoque l’historienne de l’architecture Christine Amsler: «Philanthropia est un terme qui apparaît dans les textes grecs du premier christianisme et qui signifiait «amour de Dieu envers l’homme». Au début du XVIIIe siècle, les sociétés occidentales s’étant progressivement sécularisées, il prend le sens d’amour de l’homme envers l’homme.»

C’est surtout grâce à l’influence des philosophes des Lumières, pour qui le progrès par les sciences et les arts concourt à améliorer le bien-être général de l’humanité, que l’élan philanthropique prend un essor fulgurant. Cette volonté d’élever le niveau de vie de la société s’illustre par la construction du Musée Rath en 1825. Les mécènes, les sœurs Rath, le destinent à la Société des arts et à ses activités, tels l’enseignement du dessin, l’organisation d’expositions et de concours d’émulation. «A Genève, en ce début du XIXe siècle, l’objectif n’est pas de former à l’art pour l’art, mais de dispenser un enseignement qui soit utile à ce que l’on appelle alors les «arts appliqués à l’industrie», à l’exemple des métiers de l’horlogerie et de la bijouterie qui font vivre une grande partie des habitants de la ville», précise Christine Amsler.

C’est aussi l’époque de l’hygiénisme, où l’on se préoccupe du moral des ouvriers en leur offrant logements et jardins familiaux. La philanthropie immobilière connaît alors son apogée à Genève.

«Il y eut une sorte de compétition dans le mécénat qui atteignit son paroxysme dans la deuxième moitié du XIXe, évoque Christine Amsler. Plus les riches familles donnent, plus les autres ont envie de leur emboîter le pas.» C’est une époque où les écarts de richesse se creusent, où l’on investit à l’étranger dans les transports et le chemin de fer en plein essor. Puis le geste philanthropique se raréfie sous les effets des guerres mondiales et, entre les deux, du krach boursier de 1929.

Aujourd’hui, ce type de mécénat connaît un réveil, notamment ces dernières années. «Depuis la fin du XXe siècle, on participe à des rénovations ou des réhabilitations de bâtiments que l’on dédie à la culture», explique l’historienne de l’art Babina Chaillot-Calame, coordinatrice des Journées genevoises du patrimoine. Tels le Bâtiment des forces motrices, construction industrielle affectée en espace pour la danse et l’opéra, le cinéma Manhattan restauré et adapté à l’organisation d’événements artistiques et culturels ou, plus récemment, la réhabilitation de l’abri antiaérien de la Madeleine, destiné à accueillir de jeunes artistes. «Ce sont des dons de fondations privées qui non seulement servent à réaffecter un lieu, mais en plus à le faire fonctionner. Au lieu de le démolir, on redonne une nouvelle vie, un nouveau souffle à un bâtiment existant qui n’a plus d’utilité en l’état», ajoute l’historienne.

Qu’il s’agisse d’une donation, qui est faite du vivant du bienfaiteur, d’un legs par testament ou de souscription collective, la philanthropie a permis d’ériger des bâtiments ou des monuments statuaires (tel le mur des Réformateurs) ou d’offrir d’imposants domaines privés en pleine ville dont les parcs ont été mis à disposition du public. Telles la campagne Rigot ou la campagne Saladin et dont les demeures bourgeoises attenantes servent aux réceptions en l’honneur d’hôtes prestigieux. Selon Babina Chaillot-Calame, «les héritiers craignaient le démantèlement de ces grands domaines au moment de l’urbanisation. Lorsque William Favre lègue sa propriété de La Grange de 20 hectares au début du XXe siècle, il émet une condition expresse que le Plan directeur de morcellement et d’extension des Eaux-Vives, qui aurait débité son domaine en rondelles, ne soit jamais exécuté.»

Associer à un bâtiment que l’on lègue un programme et une fonction, telle est au XXIe siècle la préoccupation principale des donateurs qui ont une visée pédagogique et souhaitent accompagner la réalisation d’un projet. «Les mécènes d’aujour­d’hui ne veulent plus être traités comme des vaches à lait. Ils souhaitent être partenaires des projets sur le long terme», souligne Babina Chaillot-Calame. L’historienne de l’art dévoile que cet intérêt pour l’expression de la philanthropie dans le patrimoine bâti lors de cette édition 2015 a été initié par l’installation, il y a trois ans, de SwissFoundations (organe de coordination entre des fondations membres et ceux qui reçoivent) à la villa Louis-Jeantet. «Lorsqu’ils se sont implantés à Genève, ils ont demandé aux autorités d’être consultés sur les projets financés par le canton, pour pouvoir être partenaires. On les a orientés du côté du Service du patrimoine et des sites, qui a mis en avant le rôle des mécènes, initiateurs de projets.»

Dans les autres cantons, le thème «Echanges et influences» sera interprété sous d’autres facettes: influences artistiques, échanges entre le sud et le nord des Alpes, ou encore grâce aux voies historiques.

*Journées européennes du patrimoine, les 12 et 13 septembre 2015. Rens. www.patrimoineromand.ch

«Les mécènes d’aujourd’hui souhaitent être partenaires des projets sur le long terme»

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