Elle est celle qui croise les ombres. C’est devenu sa vie, son art, son génie, son murmure, sa fureur de vivre. Elle est devenue celle qui écrit sans relâche sur ceux qui sont morts. Elle le fait avec la douceur de ceux qui croient que les ombres des défunts continuent d’évoluer et de veiller. Et elle nous fait croire qu’on peut y croire. Mais elle est aussi, dans ses bottes noires et ses paletots obscurs, celle qui enterre notre futur. Elle écrit sur des morts qui croyaient à un futur meilleur, qui le construisaient, qui le rêvaient. Elle enterre nos illusions possibles, nos rêves réveillés, nos chimères empaillées, maintenant que le temps est bien moins à l’insouciance qu’à la revendication ou à la pesée des droits. Les rockers, les artistes, les drags, les écrivains, les dramaturges, les poètes et tous les quidams magnifiques qui furent ses contemporains et dont elle parle, ils se fichaient de tout, eux, sauf de leur belle étoile et du ciel qui était leur front.

Patti Smith vient de sortir un livre – ou plutôt, sa traduction vient de paraître en français. Son titre: L’Année du singe. Ce livre est nettement moins bien que ne le fut Just Kids paru, lui, en 2010. Mais à l’impossible, nulle n’est tenue tant Just Kids est un des plus beaux livres qui aient été écrits sur l’art, l’amour de l’art, la vie de l’art, l’amour qui tourne autour de l’art, l’art de se parer pour aimer l’art. Patti Smith y raconte son enfance rêveuse dans un milieu prolétaire, sa fugue affamée vers New York, sa rencontre avec celui qui allait devenir l’un des photographes les plus célébrés de la fin du XXe siècle, Robert Mapplethorpe. Patti et Robert s’aiment, ils aiment l’art, ils aiment aussi les oripeaux de la vie d’artiste (se parer comme Jean Genet, s’habiller comme Rimbaud, se travestir pour se sentir artiste, non, ce n’est pas ridicule, c’est spirituel). Ils croisent Bob Dylan, Sam Shepard, la bande d’Andy Warhol, le monde céleste et sinistre du Chelsea Hotel. Just Kids et ce qu’il raconte de si obstinément volontaire et libre est d’une pureté incandescente. Puis Patti rencontre le succès. Dessinatrice un peu errante, elle devient poétesse furieuse, rockeuse âpre sans diamants. Mapplethorpe meurt. Elle reste, sans regrets ni amertume. Et elle se décide à écrire la mémoire d’un âge qui ne se savait pas si doré.

Diseuse d'oraisons 

L’Année du singe commence comme Just Kids: par la perte d’un ami. Puis l’errance, la mémoire, l’univers qui envoie des signes, un néon qui, parce qu’il vous rappelle quelque chose, semble une bouche parlant depuis l’au-delà. L’énergie des effacements. Patti Smith est devenue notre diseuse d’oraisons. Elle ramasse des cailloux blancs comme des os, elle les dépose sur des tombes réelles, elle tend des cordes de clocher en clocher, et ses mo(r)ts dansent.

Patti Smith est notre Charon. Charon, c’était, dans la Grèce antique, le type qui faisait traverser le fleuve des Enfers à ceux que la mort avait chassés de notre monde évoluant sous la lune. Charon était griffu, il puait la mort, il était laid et intraitable. Il était le seul à pouvoir fouler les deux rives du fleuve, celle des vivants et celle des morts, le seul à fréquenter les habitants de ces deux mondes parallèles. Parfois, il renseignait les uns sur les autres. Dans notre époque où l’art est devenu un métier, un business ou un faire-valoir, Patti Smith est, n’ayons pas peur du ridicule du mot, une forme de chamane. On regarde son visage de sachem, son sourire emprunté, son profil d’oiseau aigu. Elle est Charon, mais en mieux. Elle a vu ce qu’on ne verra plus. Elle voit toujours ceux qu’on n’a pas eu la chance de voir.


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