La Suisse, la maison aux esprits

Le curateur Hans Ulrich Obrist et les architectes Herzog et de Meuron dédient le Pavillon suisse à deux intellectuels post-soixante-huitards

Pour cette Biennale d’architecture, placée sous le signe de la recherche, Rem Koolhaas a souhaité que les 66 pavillons nationaux travaillent autour d’un même thème, afin de participer, collectivement, à une vaste enquête sur l’avènement de la modernité en architecture: «Absorbing Modernity» (absorber la modernité), ou comment, entre 1914 et 2014, les spécificités de l’architecture nationale ont progressivement perdu du terrain au profit d’un certain conformisme globalisé.

Une invitation à la recherche, à laquelle la Suisse a choisi de répondre de façon tout à fait littérale, et pour le moins singulière: durant les six mois de la Biennale, le Pavillon suisse accueillera un vaste et long workshop, mené par des étudiants en architecture, principalement venus de l’ETHZ. Il sera un lieu de brassage d’idées, de débats, et aussi de performances d’artistes et de rencontres transdisciplinaires. Ainsi donc, et aussi bizarrement que cela puisse paraître, le Pavillon suisse est avant tout un local vide aux murs blancs, contenant un grand nombre de chaises et une grande bibliothèque d’archives. Le visiteur y découvrira non pas le résultat abouti d’une recherche, mais le processus de recherche lui-même.

Mais sur quoi porteront-elles, ces recherches? Sur le travail de deux défunts intellectuels de l’architecture, justement: le sociologue et urbaniste suisse Lucius Burckhardt et l’architecte et urbaniste britannique Cedric Price. Le premier est l’inventeur de la «promenadologie», une manière d’observer la ville en y marchant. Le second est le concepteur du Fun Palace, un projet de centre culturel transdisciplinaire qui n’a jamais été réalisé. L’exposition du Pavillon suisse s’appelle donc, en toute logique, A Stroll Through a Fun Palace. Qui sont-ils? Et pourquoi les avoir choisis, eux?

«Lucius Burckhardt et Cedric Price appartiennent à une même génération de penseurs», explique Hans Ulrich Obrist, le curateur du pavillon. «Dans les années post-68, ils ont contribué à changer le regard sur l’architecture et son enseignement. Tous deux se caractérisent par une démarche très interdisciplinaire et étaient à l’avant-garde dans leur domaine. Ils ont émis des idées qui restent aujourd’hui d’une actualité extrême. Pourtant, ils ont aussi en commun d’être encore complètement méconnus du grand ­public.»

Ce sont les Bâlois Jacques ­Herzog et Pierre de Meuron, anciens élèves de Lucius Burckhardt, qui ont conçu l’intérieur de ce pavillon dédié à l’immatériel en architecture. «Burckhardt et Price sont des personnalités qui se caractérisent par une certaine absence de l’objet et une grande importance des idées. Nous avons choisi une présentation qui évite la physicalité, la permanence et l’affirmation péremptoire. Nous avons commencé par étudier les archives de Burckhardt, qui sont d’une richesse, d’une qualité et d’une diversité qui nous ont surpris. Il y a des esquisses, des aquarelles, des textes politiques, quantité de projets. Alors, au lieu d’un accrochage muséal classique, nous présentons directement les boîtes d’archives, telles que nous les avons consultées. Pour ­traduire une certaine idée de l’abondance. Par ailleurs, l’exposition sera surtout performative, théâtrale, puisque des jeunes gens, des étudiants, ont été formés pour l’occasion aux idées de ­Burckhardt et de Price, et serviront de passeurs dans le cadre du pavillon. Ils commenteront, de vive voix, telle idée, tel projet de manifestation contre la construction d’une autoroute, telle esquisse à l’occasion d’une action politique, etc.»

«Avec cette invitation à travailler et à réinterpréter la pensée de Lucius et de Cedric, le pavillon aura, au bout du compte, créé quelque chose de nouveau, explique Hans Ulrich Obrist. Et cela pourrait donner lieu à de nouvelles publications, par exemple.»

Maison ouverte et consacrée aux idées, que dit ce pavillon national de notre pays? Jacques ­Herzog: «Je pense que la multinationalité des artistes et architectes qui ont contribué à sa conception présente une certaine image de la Suisse, ouverte, multiculturelle, dynamique, en mouvement, et non idéologique. C’est cette Suisse-là que nous aimons et que nous présentons à Venise. Dans ce sens, cette conception du pavillon national est aussi une prise de position politique.»

Le visiteur découvrira non pas le résultat d’une recherche, mais le processus de recherche lui-même

«Dans ce sens, cette conception du pavillon national est aussi une prise de position politique»