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Arriver au Brückenkopf et avoir l'impression d'entrer dans un film de David Lynch  
© HO via Presseseite

Idée W.-E.

Le pays des merveilles se trouve à Berne 

«Der Brückenkopf», une installation de l’artiste Chantal Michel, occupe trente bureaux désaffectés, en plein cœur de Berne. Ces lieux fantasmagoriques se visitent chaque samedi soir. Et on peut même y dormir

C’est dans le quartier bernois de Marzil, parmi des immeubles de bureaux et un fitness, près du centre historique et pourtant si loin de la Berne des cartes postales, que l’artiste Chantal Michel a créé sa nouvelle installation, «Der Brückenkopf» («La Tête-de-pont», du nom du bâtiment où elle a trouvé refuge). Sandrainstrasse 12a, samedi soir, 18h30. Tout paraît déserté. Un hall d’immeuble des années 1960. Sur une table, un vieux poste de télévision diffuse une vidéo en boucle: deux femmes identiques, en perruque blonde, sautillent comme des souris, en accéléré. Une façon de prévenir celui qui se risque à entrer que ses repères temporels et spatiaux seront perturbés.

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L’ascenseur nous emmène dans les étages. Une porte s’ouvre, l’artiste Chantal Michel accueille ses visiteurs du soir, 14 personnes venues en petits groupes, mais qui ne se connaissent pas. On ne pénètre pas comme ça au Brückenkopf. Il faut réserver sa place en laissant un message sur un répondeur. Par choix, la dame qui vous reçoit avec simplicité et chaleur, toute de noir vêtue, ne possède ni adresse courriel ni portable. «Le contact est différent, avec un téléphone fixe on prend le temps de parler aux gens», explique-t-elle en vous tendant une flûte de champagne.

Caniches kitch

La Bernoise de naissance aura 50 ans l’année prochaine, et toujours la silhouette, l’énergie et la timidité d’une adolescente. Photographe, vidéaste, performeuse, elle a investi cette année trois étages de bureaux inoccupés depuis vingt ans. Trente pièces au total, qu’elle a entièrement transformées… Les visites du samedi soir, avec le dîner de quatre plats, en sa compagnie, coûte 65 francs par personne, boissons comprises.

Dès le début, l’impression étrange, mais pas désagréable, d’entrer de plain-pied dans un film de David Lynch. Ambiance années 1960 et 1970, pour commencer, dans ce qui ressemble à un appartement, chambre à coucher, salle à manger, salon. Les visiteurs se présentent, observent chaque détail. Ici un tableau kitch, représentant des caniches. Près d’un pick-up, des vinyles de Marie Laforêt, de Claude François. Ou l’ouvrage El libro de la vida sexual, de Lopez Ibor.

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Au fond du salon, une minuscule ouverture dans le mur. Il faut passer à quatre pattes pour pénétrer dans une vaste pièce. On y découvre une installation avec des boules à facettes, une vidéo diffusée sur de vieux meubles de bureau. La poésie de cette pièce est fascinante, l’ambiance reposante, comme le bruissement du vent dans les arbres.

Inspirée par Hodler

Les salles suivantes sont de plus en plus fabuleuses, avec toujours quelque chose d’incongru, en équilibre entre humour, beauté, et inquiétante étrangeté. Outre les meubles et les accessoires, scrupuleusement chinés, les lieux s’ornent d’un choix d’œuvres de Chantal Michel. La Bernoise modèle son corps, comme un acteur ou un danseur, se portraiture en homme, en femme, réinterprétant par exemple les tableaux de Hodler ou de Anker, se fige dans des postures d’automates ou de poupée. On ne verra ici qu’une partie de sa production, sélectionnée en fonction de ce nouvel espace. Des pièces traversées sentent la forêt, la naphtaline, le temps retrouvé. L’artiste travaille avec une parfumeuse, sollicite aussi bien la vue, l’ouïe, l’odorat. Dans ce dédale digne d’Alice au pays des Merveilles, on perd le sens de l’orientation et les autres visiteurs ont disparu.

Voici un profond couloir rouge. Et deux chambres entièrement roses, avec des sons étranges, de grande sculpture en plâtre. On y déambule, l’impression d’avoir rétréci. Oppression de cette couleur bonbon, de ces lits blancs, qui semblent vous attendre. Si les petites filles du film Shining, de Kubrick, apparaissaient et vous demandaient de jouer avec elles, vous n’en seriez pas étonnés. A propos, pour ceux qui le souhaitent, la nuitée et le petit-déjeuner coûtent 80 francs. Quels rêves assaillent le dormeur, dans de tels lits? Il paraît qu’on y passe des nuits délicieuses. Ceux qui restent deviennent des amis de la maîtresse de maison et il n’est pas rare qu’ils soient encore là, l’après-midi du lendemain, à refaire le monde et à boire du prosecco. «Lorsque les gens viennent en visite, je vois pourquoi je fais tout cela. Mon travail prend un sens.»

Tout est à vendre

Derrière un rideau, deux salles ont été transformées en brocantes où tout est à vendre. Vaisselle, lampes, bibelots, et même des confitures, préparées par notre hôte. Dans un coin, assis dans un canapé, un homme qui ressemble à un sans-abri. «Il s’appelle Georges, il est très gentil.» Le mannequin, barbu, ne porte pas de pantalon, mais un bandage à la main droite. Ce marché aux puces est ouvert tous les samedis, de 10h à 16h, et le dernier dimanche de chaque mois.

Nous cheminons dans un rêve. Il pourrait virer au cauchemar, et pourtant le repas va être servi, on rit, on échange des recettes de soupes. Autour de la table, un groupe de trentenaires, un autre de cinquantenaires. L’ambiance diffère à chaque dîner, selon les convives. Ce soir, le menu propose notamment des légumes de saison parfumés de coriandre, un chutney de mangue et d’orange, du riz au lait de coco, et s’achève par de la glace maison aux myrtilles et à la banane.

Fabrique de fromages

Chantal Michel semble chez elle et pourtant insiste pour dire qu’elle ne vit pas ici. C’est un lieu d’exposition. Toutes les demeures où elle a réalisé ses œuvres ou monté des installations ont un point commun: elles étaient à l’abandon. Que ce soit le «Schloss Kiesen» à Thoune, inhabité depuis vingt-cinq ans, où elle a résidé entre 2008 et 2011, mais aussi «La Villa Gerber», l’ancien logis d’un directeur de fabrique de fromages, qu’elle a investi les trois années suivantes, toujours à Thoune. Ou encore une église monumentale, à Zurich, rebaptisée «Die Zitadelle» en 2014.

«Je n’ai pas beaucoup de choix, je prends ce qu’on me propose. J’aime redonner de la valeur aux choses dont plus personne ne veut. Faire revivre, une dernière fois, des lieux avant leur disparition définitive. Avant qu’ils ne meurent.»

Ici, à Berne, elle a pu accéder à ces locaux grâce à un coup de pouce du maire de la ville, Alec von Graffenried. Ils étaient dans un triste état. Le bail de trois mois a été prolongé. Mais, tôt ou tard, il faudra repartir, quitter le Brückenkopf. «Je suis la personne idéale pour valoriser une maison, éviter les squatters», commente Chantal Michel, qui rêverait de rester dans un même espace de façon plus pérenne, pour pouvoir y créer, organiser des dîners, mais aussi inviter d’autres artistes à se produire. Un lieu de vie total. Et pourquoi pas, en Suisse romande. 

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