A Saint-Junien, dès les premiers frimas, on sort ses gants. Il n’est pas rare d’en avoir plusieurs paires, et d’en changer souvent. Dans ce ballet de mains, une seule constante: le gant, de moins d’un millimètre d’épaisseur (0,5 mm pour un modèle féminin), se fait seconde peau. Il est en agneau ou en chevreau et a été tanné, coupé et cousu dans cette bourgade du Limousin, à 30 km à l’ouest de Limoges. A «Saint-Ju», comme la surnomment ses habitants, on a le cuir dans la peau depuis des siècles.

Grâce à un bassin d’élevage important et aux qualités exceptionnelles des eaux de la Vienne, cette localité a développé dès le XIe siècle une florissante industrie du cuir. Tous les Saint-Juniauds ont au moins un membre de leur famille qui a travaillé dans la ganterie ou dans la mégisserie, deux secteurs qui ont fait jusqu’aux années 50 la prospérité de leur ville. Il suffit d’en arpenter les rues pour voir resurgir ce passé gantier.

Un savoir-faire séculaire

Près de la rivière, dont les eaux pures étaient idéales pour le travail des peaux, des entrepôts désaffectés abritaient voilà un siècle des centaines de mégissiers, employés aux tâches éreintantes du tannage (lire l’encadré). Dominant ces usines se dressent encore d’imposantes demeures bourgeoises, anciennes propriétés des patrons mégissiers et des maîtres gantiers. Toute une économie locale dépendait alors du cuir. Que reste-t-il de cette industrie? Ce paradoxe: berceau du mouvement anarchiste et des luttes syndicales à l’orée du XXe siècle, Saint-Junien est aujourd’hui la capitale française du gant de luxe. Après avoir été l’un des plus importants fabricants français de «gants de ville», ce vieux bastion rouge du Limousin, champion toutes catégories des mouvements sociaux, s’est spécialisé dans une production haut de gamme. A Saint-Junien, les ateliers d’Hermès voisinent avec la place Lénine, la rue Karl-Marx et le bd Marcel-Cachin. L’excellence des artisans gantiers séduit en effet depuis une vingtaine d’années les grands noms du luxe. La maison Hermès a racheté en 1998 la Ganterie coopérative de Saint-Junien (fondée en 1919), et Christian Dior, Nina Ricci, Yves Saint Laurent ou Givenchy font appel aux manufactures Morand et Agnelle. Ces deux entreprises, restées entre les mains des mêmes familles depuis trois ou quatre générations, sont parmi les dernières héritières d’un savoir-faire séculaire.

Retour en grâce

A l’entrée des ateliers Agnelle, un panneau illustré vient rappeler que le gant fut longtemps un objet de séduction et l’indispensable accessoire du vestiaire féminin. Joséphine de Beauharnais, Yvette Guilbert, Marlene Dietrich et Rita Hayworth, dont le strip-tease ganté est resté dans l’histoire du cinéma, furent quelques-unes de ses ambassadrices historiques. La donne change à la fin des années 60. La femme libérée n’a que faire de ce symbole bourgeois et remise au placard gants et chapeaux. Le triomphe des matières synthétiques semble avoir raison de ce qui reste du gant de cuir. A Saint-Junien, des dizaines de ganteries et de mégisseries mettent la clé sous la porte. Mais quelques irréductibles résistent, attendant un retour en grâce de leur accessoire fétiche. Il se produit dans les années 80. Sophie Grégoire, ­arrière-petite-fille du fondateur d’Agnelle, se souvient de ce revirement. «Ma mère gérait à cette époque l’entreprise, créée en 1937. Avec beaucoup d’intuition, elle a compris qu’il fallait viser le haut de gamme. Elle est allée solliciter la maison Dior et a démarché de jeunes créateurs alors inconnus. Ils s’appelaient Azzedine Alaïa, Jean-Paul Gaultier et Christian Lacroix.» Actuelle PDG de la ganterie, Sophie Grégoire a poursuivi cette stratégie. Parallèlement à ses collaborations avec Dior, Longchamp, Gaultier ou Sonia Rykiel, elle développe des collections sous sa propre griffe, distribuées dans les grands magasins en France et à l’étranger.

Aujourd’hui, dans les ateliers saint-juniauds d’Agnelle, une trentaine d’employés perpétuent des savoir-faire pointus, devenus d’autant plus précieux qu’ils ne s’enseignent plus dans les écoles. Le rez-de-chaussée est le royaume des maîtres coupeurs, un métier resté résolument masculin. Des cuirs sont empilés sur les étagères, classés par couleur, par taille et par qualité. Chaque jour, quelque 700 peaux arrivent de la mégisserie. Elles ont été soigneusement préparées et teintées par l’entreprise Colombier (lire l’encadré). Mais elles ne sont pas toutes identiques. Souplesse, solidité, présence ou non de défauts, fidélité des nuances: un artisan soumet chaque peau à un examen minutieux. Seule une petite partie du lot finira dans la pile des premiers choix, destinée aux gants les plus luxueux. Une fois passées par ce contrôle qualité, les peaux sont manipulées par le coupeur. Avec un toucher savant, jamais en force, l’artisan étire le cuir au maximum. Il le tend et le retend contre sa table en bois, encore et encore, dans le sens de la longueur puis de la largeur. De ses mains expertes, il l’assouplit, lui donne la bonne nervosité, gomme une petite cicatrice. Armé de son «pied de gantier», une réglette en bois graduée en pouces (1 pouce = 2,70 cm), il détermine l’emplacement de chaque gant en tenant compte de la pointure (les tailles vont du 61/4 au 101/2) et en prévoyant un espace à part pour les pouces et les fourchettes (pièces entre les doigts). Il devra aussi compter avec les petits défauts de la peau qu’il cherchera à faire coïncider avec les «fantaisies» prévues pour chaque modèle (broderies, perforations, lanières). Il n’y a plus alors qu’à couper, au ciseau, les rectangles ainsi déterminés, avant de les étirer à nouveau, pour exploiter leur surface de manière optimale. Les gestes, aisés et maîtrisés, sont les mêmes depuis un siècle. Les outils aussi: pied de gantier, ciseaux. Pas question non plus de se passer des «mains de fer», ces emporte-pièce en métal inventés dans les années 1830 par un gantier grenoblois, Xavier Jouvin. Placés sous une presse, ces calibres permettent une découpe mécanique (appelée «fente») des différentes parties du gant.

A l’étage, le bruit des ciseaux laisse place à celui du cliquetis des machines, et l’univers des hommes à celui des femmes. Entre les doigts des piqueuses, les pièces détachées du gant fusionnent comme par magie. Le pied sur la pédale, elles actionnent d’ancestrales Singer et font courir l’aiguille sur de minuscules surfaces de cuir. Les différentes coutures n’ont plus de secret pour ces professionnelles, rompues depuis des années à l’art du piqué anglais (piqûre à plat), du brosser (coutures intérieures presque invisibles) ou du sellier (pour les piqûres extérieures très fines). Les cuirs sont nettement plus minces que dans la maroquinerie et donc plus délicats à assembler.

La noblesse des peaux

Pour en avoir la confirmation, on se rend à quelques centaines de mètres de là, chez Morand, une ganterie qui s’est fait une spécialité du chevreau. «C’est la peau la plus noble, la plus fine et la plus difficile à travailler», assure Nathalie Morand, qui gère avec son frère l’entreprise fondée par leur grand-père. Dans cette manufacture ultramoderne, dotée d’une machine à découpe assistée par ordinateur, on travaille une grande variété de peaux – chevreau, agneau, python, pécari – et on marie sans complexe les matières (le cuir avec la laine, la dentelle, la fourrure). Combinée à la créativité des stylistes, la technicité des piqueuses rend toutes les audaces possibles. Le gant se double de soie, de cashmere ou d’orylag (lapin d’élevage au poil très doux). Il s’habille de clous, de strass, de franges, de plumes, de discrètes nervures ou au contraire de luxueuses fioritures. «Il faut savoir interpréter n’importe quel croquis. C’est un savoir-faire que tout le monde n’a pas», confie avec fierté Muriel, contremaîtresse chez Morand. Il y a un siècle, on appelait ces artisans saint-juniauds des «artistes en ganterie». Une appellation qui, aujourd’hui encore, leur va comme un gant.