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La permaculture s’installe dans les jardins romands

Née en Australie dans les années 70, cette méthode de culture intégrale fait des adeptes en Suisse romande. Débroussaillage d’une tendance qui s’apparente plus à un choix de vie qu’à une simple manière de jardiner

«Le poireau préfère les fraises». Si l’adage ne parle guère aux fins becs, il est le credo de nombre de jardiniers: planter du poireau parmi ses fraisiers limite la multiplication des moisissures, apprend-on dans le petit livre éponyme* paru en 2001 et réédité depuis. Véritable bible des cultures associées, ce modeste ouvrage explique comment faire cohabiter les espèces et favoriser entre elles toutes sortes de solidarités. Marier celles qui s’aident. Eloigner celles qui se nuisent. Miser sur la diversité des variétés, même sur un petit lopin; garder le sol couvert; produire ses propres semis, tenir le journal et le plan de son jardin, partager ses expériences. Qu’il en soit conscient ou pas, le jardinier qui pratique tout ou partie de ces gestes a déjà un sabot bien engagé dans la permaculture.

Née en Australie dans les années 70, cette méthode de culture va cependant bien au-delà du jardinage: c’est l’autarcie qui est visée, rendue nécessaire par l’isolement de nombre de fermes australiennes. Ainsi, sur une même parcelle, espèces végétales et animales coexistent sans délimitations ni clôtures entre elles. Adieu plates-bandes et autres cages à poules: ici les légumes poussent tous ensemble, les poulaillers sont mobiles, le fumier fertilise les cultures en direct. Le paysan permacole, pétri d’un savoir acquis in situ, se pose en chef d’orchestre de cet écosystème qu’il a mis au point – et dont il fait partie intégrante. «C’est un art de vivre qui exige du temps et beaucoup de conviction, commente Joël Vuagniaux, consultant vaudois en permaculture formé à l’école australienne. A terme, le permaculteur s’émancipe des institutions traditionnelles: il produit son alimentation, est autonome sur le plan énergétique, fait l’école à la maison et ne touche pas de subventions. Tout simplement parce qu’il n’en a plus besoin. L’idéal étant de fonder une communauté la plus large possible!»

Réputée génératrice d’abondance malgré l’apparente absence de rationalisation du travail, la permaculture a fait une avancée décisive en mars dernier, lorsque le rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation l’a déclarée capable de doubler la production alimentaire en dix ans. Dans son rapport**, Olivier de Schutter cite les méthodes agroécologiques comme étant «plus efficaces que le recours aux engrais chimiques pour stimuler la production alimentaire dans les régions difficiles où se concentre la faim.» Et ici? «Agroécologie et permaculture sont des notions proches», remarque Nicolas Freyre, assistant de recherche à la Haute école du paysage, de l’ingénierie et de l’architecture (Hepia) à Genève et futur permaculteur. Sous ce terme se rangent en effet toutes sortes de pratiques, relevant autant de la recherche agronomique que de choix de vie plus radicaux. «Mais cela n’enlève rien au sérieux de ces méthodes.» Le jeune ingénieur vient de trouver les terres pour installer sa propre production, sur les coteaux du Salève, près de Genève. «Nous sommes en phase d’observation du milieu: nous n’avons encore rien planté ni semé. Nous enquêtons avec ma femme auprès des paysans voisins, notons ce qui marche bien ou pas, cherchons à faire les bons choix, à bien connaître l’écosystème environnant. Nous passerons ensuite au design, concept fondamental en permaculture: il s’agit de dessiner et d’organiser précisément ce que l’on va faire et comment. Nous sommes prêts à prendre le temps et la méthode qu’il faudra, ce qui est difficilement compatible avec le système d’aide aux jeunes agriculteurs. Nous préférons renoncer à cette forme de soutien pour garder une complète indépendance.»

Même engagement chez Hubert de Kalbermatten, jeune paysagiste à Saint-Léonard en Valais, tombé tout petit dans la passion du végétal. «J’ai aujourd’hui un verger de poiriers et j’ai acquis toute une série de parcelles dont une à 1800m où je cultive de l’edelweiss et du genepi que je compte commercialiser. Pour le moment, je n’en vis pas et je continue à exercer comme paysagiste dans les jardins des autres.» Sa plus belle réussite permacole? «J’ai acheté un parchet de vignes. Sur son sol pauvre et sec, je pratique la culture d’aromatiques: le thym citronné par exemple, qui exige beaucoup de désherbage dans la riche terre de plaine, pousse très bien sous l’ombre légère des quelques pieds de vigne que j’ai conservés.» Coordinateur du jeune réseau permaculture.ch, le Valaisan est étonné du succès de sa démarche et de celle de ses confrères, qui expérimentent à toutes les échelles et un peu partout en Suisse romande depuis quelques années: «Nous sommes très sollicités, surtout depuis que le site internet existe. Chaque semaine nous comptons de nouvelles demandes. Mais les gens ne mesurent pas toujours l’ampleur de l’engagement: il est quotidien et cela pendant des années. Il faut au moins dix ans pour mettre en place un jardin permacole.» «On est loin d’une simple conversion du traditionnel au bio par exemple, renchérit Nicolas Freyre. En permaculture, les principes sont là, mais pas le cahier des charges pour les appliquer. Vu l’importance du lieu et de ses caractéristiques, les méthodes restent très locales. D’où la nécessité d’acquérir un savoir pointu.» A l’autre bout du monde, Bruno Martin, architecte-paysagiste diplômé de l’Hepia, acquiert depuis plusieurs mois ce savoir par des stages dans des fermes, notamment auprès de l’un des fondateurs de la permaculture, Bill Mollison. «Je poursuis mon épopée, le sourire au visage», écrit-il de Melbourne, avant de rejoindre une nouvelle exploitation au coeur du désert australien.

Infos sur www.permaculture.ch

* paru en 2001 et 2008 aux éditions Terre vivante

**Rapport Agroécologie et droit à l’alimentation, mars 2011, téléchargeable sur le site http://astm.lu/?p=4598

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