Mode

Peter Copping, le doigté d’un virtuose au service de Nina Ricci

Aussi discret que raffiné, le designer britannique a rendu son éclat à la grande marque française. Symbole de cette distinction: il enrôlait il y a quelques mois les sœurs Labèque pour un défilé-concert époustouflant de beauté. Il dévoile de nouvelles ambitions pour sa maison

Peter Copping a été nommé à la direction artistique de Nina Ricci il y a quatre ans. Quatre ans pour redresser une maison dont la situation était paradoxale: si les collections que dessinait son prédécesseur Olivier Theyskens étaient encensées par une certaine presse, le tout-puissant Vogue US en tête, elles ne se vendaient pas. Pour reconstruire l’image de Nina Ricci saison après saison, le groupe Puig, propriétaire de la marque, a choisi un homme discret, formé à Central Saint Martins et au Royal College of Art, qui a travaillé pendant douze ans dans les studios de Louis Vuitton aux côtés de Marc Jacobs. Un choix judicieux: une année après sa nomination, les ventes croissaient de 45%.

Peter Copping a la sagesse de mettre son talent au service d’une maison et non pas le contraire. Discrétion ne signifie pas faiblesse. Dès la première collection capsule qu’il a dessinée en 2009, il a posé les bases du style Nina Ricci. Extrêmement féminin, mais avec un «twist». C’est son côté anglais qui le pousse à ne pas prendre l’image de la Parisienne trop au sérieux. Il y a quelque chose de légèrement déjanté dans l’extrême délicatesse de ses robes. On sent poindre la rebelle en dentelle.

Lors du défilé de l’automne-hiver 2013, présenté en mars dernier, il avait convié les célèbres pianistes Marielle et Katia Labèque (LT du 16.03.2013) à jouer «Two movements for two pianos» de Philip Glass en live pendant le défilé. Un moment d’une puissance et d’une beauté inédites pendant la fashion week parisienne. Elles portaient chacune une robe Nina Ricci. A l’issue du défilé, elles exprimaient leur plaisir. Un plaisir qui perdure puisque Peter Copping continue de les vêtir pour leurs concerts.

Samedi Culturel: Pour ceux qui l’ont vu, le défilé automne-hiver était une parenthèse: il s’y exprimait un parfait équilibre entre la collection et le mini-concert donné par les sœurs Labèque. Quel sentiment ce défilé vous évoque-t-il a posteriori?

Peter Copping: Je suis très heureux de ce défilé, de manière rétrospective, mais la chose la plus belle, sans doute, qui en résulte, c’est le lien d’amitié qui s’est tissé avec Marielle et Katia Labèque. Ce sont des femmes inspirantes, très différentes l’une de l’autre. Et je continue à les habiller pour leurs concerts, à Amsterdam, à Los Angeles, à Madrid.

Elles ont joué en live devant un public non averti qui, pour certains, ne savait même pas qui elles étaient. C’était tellement étrange!

Oui, c’était inattendu. Nous sommes une petite maison. Nous n’avons pas les moyens financiers de faire des présentations spectaculaires comme le font certaines grandes marques. De toute façon cela sonnerait faux. Mais si l’on prête la plus grande attention à la manière dont nos vêtements sont faits, à mes yeux, la manière de les présenter a aussi son importance. Marielle et Katia ont eu une seule répétition. On leur avait dit que le show durerait approximativement tant de minutes. Il y avait une grande part laissée au hasard. Et finalement tout a parfaitement fonctionné. Mais cela a fait monter l’adrénaline!

Vous m’aviez dit après le show que Katia voulait porter des pantalons sous la robe. Est-ce qu’elle continue?

Katia aime faire des expériences vestimentaires, prendre des risques. Beaucoup plus que sa sœur. Elle aime le côté dramatique d’une robe très longue qui flotte derrière elle quand elle monte sur scène. Tandis que Marielle craindra que sa chaussure se coince dedans. Les vêtements doivent rassurer Marielle et non pas lui donner le sentiment de la mettre en danger. Ils doivent être magnifiques et pratiques à la fois. Katia, quand elle s’assoit, adore pousser derrière elle les pans de sa veste ou de sa robe, afin qu’ils flottent derrière elle. C’est une sorte de rituel. Elle aime aussi avoir des manches longues qui retombent sur ses mains. Elle a une approche très individuelle du vêtement.

Etes-vous présent lors de leurs essayages?

J’aime être présent lorsqu’elles viennent, oui. C’est un beau moment d’échange. Elles arrivent pour une heure et finalement cela dure toute une matinée. Parce qu’elles laissent soudain émerger leur âme de petite fille, celle qui aime s’amuser avec les vêtements.

Je me souviens de la première collection capsule que vous avez créée pour Nina Ricci en 2009: elle s’appelait «Extrait No 1» et contenait déjà tous les codes que vous avez définis pour la maison: la dentelle, la féminité, la douceur, la présence de la peau, le léger décalage.

Les bases que j’avais posées en créant cette collection sont toujours présentes, mais de manière élargie. Une des raisons du succès de Nina Ricci, c’est une certaine constance. C’est ce qui donne de la consistance à la marque. Je n’ai pas la prétention de faire des collections qui plaisent à tout le monde: je sais que chaque femme aime une mode plus minimaliste le jour, plus féminine le soir, mais je voulais être fidèle à l’idée que je me faisais de Nina Ricci.

Quand on pense à Nina Ricci, on pense à un parfum. L’image que l’on se fait de la marque relève plus du domaine des idées que de quelque chose de concret. Il n’y a pas de pièce iconique qui soit restée en tête comme le tailleur Bar de Dior, le tailleur Chanel. Cela n’a pas dû être simple de définir les codes de la maison?

Par le passé, l’esprit de la maison a été défini par le parfum L’Air du Temps. Or l’air du temps, c’est exactement ce que j’essaie de capturer. J’ai finalement eu de la chance de ne pas devoir porter un héritage trop lourd. Bien sûr que c’est inspirant, un héritage, mais on porte aussi le poids des comparaisons avec ce qui a été fait auparavant, et cela peut devenir un piège. On me dit souvent que ce que je fais est très «Nina Ricci». J’ai essayé de capturer un esprit surtout. Je travaille pour Nina Ricci, pas pour moi-même. Mais j’ai la chance que mes goûts personnels soient très proches de ce que je crée pour la maison. Cela rend les choses plus faciles.

Quand vous avez été nommé à la tête de la maison, on ne jurait que par une mode minimaliste. Or vous arriviez avec des mots comme romantisme, féminité, complètement à contre-courant. C’était courageux!

Ce qui m’a semblé important, c’est de traiter le romantisme, la féminité de manière moderne. Je me sens très Anglais, même si j’aime vivre à Paris. Et j’ai un point de vue très «British» qui me permet d’appréhender le style parisien de manière assez décalée. De le rendre un peu moins précieux.

Le risque avec le romantisme, c’est de faire des collections trop sucrées.

Oui, on peut très vite tomber dans la saccharine. Mais j’en suis conscient, et je sais où m’arrêter. Les imprimés floraux ont toujours été importants pour la maison. Mais dans la dernière collection automne-hiver il n’y en avait aucun.

En parlant d’imprimés, pour la collection printemps-été 2012, vous avez utilisé des dessins de Zina de Plagny qui avait travaillé pour Nina Ricci dans les années 30. Comment les avez-vous redécouverts?

Je suis passionné de décoration d’intérieur et un de mes magazines préférés est World of Interiors. Je feuilletais un exemplaire et je suis tombé sur un article qui parlait de cette dessinatrice qui travaillait à Paris dans les années 30. Elle est décédée voici quelques années, mais sa fille avait gardé toutes ses archives. Elle y racontait comment sa mère vendait des dessins à Nina Ricci. Et cela m’a donné envie de la rencontrer. Or, avant même que je prenne rendez-vous, c’est elle qui nous a contactés. C’était fascinant de plonger dans ces archives, de sélectionner des dessins. On a choisi sept ou huit imprimés différents. Ensuite, il a fallu imaginer comment travailler avec. Je ne voulais pas que cela fasse rétro. On a intensifié les couleurs sur certains modèles. On en a imprimé certains sur du jersey synthétique, un matériau moderne. D’ailleurs, on continue à sélectionner des dessins d’archives pour nos foulards. Il est bon de faire perdurer cet héritage. C’est de cette manière-là que j’aime me référer au passé de la maison. Pas de manière littérale.

La presse s’est fait l’écho du succès de vos collections: après la première année de votre nomination, les chiffres des ventes ont connu une croissance de 45%!

Oui, et encore aujourd’hui on est en pleine croissance. Quand je suis arrivé, la maison était en mauvais état. Les grands distributeurs ne voulaient plus acheter les collections car elles ne se vendaient pas. Il a fallu regagner leur confiance. Et celle de nouveaux clients. Comme Net-A-Porter par exemple. D’ailleurs, Bergdorf Goodman, qui observait l’évolution de la marque depuis quatre ans, vient de revenir comme client. C’est extrêmement rassurant: c’est une forme d’approbation.

Je peux imaginer que ce n’était pas confortable au début.

J’avais confiance en moi. J’ai travaillé pendant douze ans avec Marc Jacobs chez Vuitton. Il déléguait beaucoup. Je me sentais prêt. On sautait d’un style à l’autre à chaque saison, mais quand on faisait des collections hyper féminines, les magasins les vendaient extrêmement bien. Or c’est la direction que je voulais prendre pour Nina Ricci. La féminité n’exclut pas la force. Il faut de la force pour embrasser qui l’on est.

Une des premières choses que vous ayez faites en arrivant, cela a été de redessiner l’étiquette.

Cela m’a semblé un geste important. La boutique est située avenue Montaigne. Une avenue qui tient une place importante dans l’histoire de la couture, elle fait rêver, et je trouvais dommage de ne pas profiter de cette adresse.

Vous évoquez la couture, or c’est par là que vous avez commencé chez Christian Lacroix. Qu’avez-vous appris à ses côtés?

J’étudiais à l’époque au Royal College of Art. Or, la première année, j’ai fait mon premier stage chez Christian Lacroix. Ils m’ont demandé de revenir cinq fois. Monsieur Lacroix créait les dessins qui étaient ensuite exécutés dans les ateliers, pour les défilés. On me demandait ensuite de faire les dessins finaux qui seraient présentés aux clients, afin qu’ils puissent passer commandes, avec des modifications par rapport aux modèles du show. Par exemple dessiner un tailleur-jupe au lieu d’un tailleur-pantalon, ou adapter une robe du soir en robe de mariée. Cela m’a permis de me familiariser avec les matières de la couture, de comprendre comment les ateliers travaillaient, voir arriver Monsieur Lesage avec des broderies et Monsieur Lacroix les refuser parfois, assister aux essayages et comprendre cette clientèle particulière, percevoir combien la couture est un univers de perfection et de précision. Travailler avec Christian Lacroix fut précieux. C’est une personne très généreuse.

Nina Ricci aurait une légitimité à revenir à la couture. Alors pourquoi pas?

Je pense que nous devrions faire de la couture. Nous recevons de plus en plus de demandes. C’est une période assez favorable, d’ailleurs: le regard que l’on porte sur la couture a changé, de nouveaux noms sont arrivés, de nouvelles maisons se sont créées qui ont apporté une certaine fraîcheur. Ce serait un investissement important, oui, mais quand on pense à l’impact que peuvent avoir les semaines de la couture aujourd’hui! Seule une poignée de maisons défilent en trois jours. La visibilité est énorme en comparaison aux semaines du prêt-à-porter où une centaine de marques défilent (je ne parle que de Paris).

La haute couture évolue aussi et le marché attend des vêtements couture de jour, moins ornés et moins chers.

Nous traversons une période financière difficile, mais, paradoxalement, le nombre de personnes qui sont à la tête de fortunes ne cesse d’augmenter dans le monde. Nous avons de nombreuses demandes de nos boutiques du Moyen Orient pour un service sur-mesure. On ne peut pas appeler cela de la haute couture, car cette appellation spécifique est liée à de nombreuses conditions. Mais la haute couture est un thème auquel nous devons tous penser. Elle est liée à l’avenir de la mode française, et touche l’industrie de la mode en son entier. Il reste encore des artisans d’art, en France, mais ils sont de moins en moins nombreux. Chez Chanel, on a eu l’intelligence d’investir dans ces entreprises, dans ces ateliers, récemment la maison a investi dans Montex. Ils font un travail extraordinaire, mais ils sont passés par des moments difficiles. Si Chanel n’avait pas investi, ils auraient peut-être disparu avec leur savoir-faire…

Vous dessinez six collections par an. C’est une telle pression sur les créateurs!

C’est un phénomène qui devenu hors de notre contrôle. On devrait se demander si les collections sont encore signifiantes au moment où elles sont livrées. Quand vous pensez que la pré-collection d’hiver arrive déjà dans les magasins en juillet! Est-ce qu’une femme a envie d’acheter un manteau d’hiver en juillet?

Peut-on revenir en arrière?

Comment une seule personne peut-elle changer un système? A part Monsieur Alaïa, qui peut imposer son rythme aux distributeurs, personne!

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