Certaines vitrines se découpent dans l’espace d’une promenade comme autant de romans qui nous embrassent. Des fenêtres grandes ouvertes sur l’imaginaire, des mondes merveilleux dans lesquels on est au bord de basculer. A Carouge, les vitrines de Peter Kammermann donnent un spectacle qui ne laisse pas indemne. On se dit que la vie doit être si moelleuse lové dans un canapé Art déco, capitonné et tendu de velours olive. Une vie sereine, lumineuse et dense comme un bol de céramique japonaise. Profonde, joyeuse et aérienne comme une teinture d’indigo sur un tissu délicat. Des vies possibles et rêvées, entraperçues sur le fil de nos déambulations. A travers les objets qu’il propose dans ses arcades ou dans les maisons qu’il transforme, le décorateur convoque ces fantasmes d’un environnement que l’on aimerait faire sien.

Avant d’être le metteur en scène de quelques-unes des plus belles maisons de la région genevoise et de La Côte, Peter Kammermann a débuté dans le métier en tant que «tapissier-villier», un mot délicieusement désuet. Si le tapissier désigne le métier de celui qui, en lien avec le tissu, ­confectionne et rénove des sièges, fabrique des rideaux et des tentures murales, le terme de «villier» faisait référence à celui qui se rendait en ville, dans les maisons de maître, pour y effectuer des travaux de pose. Né à Lucerne, Peter Kammermann fait son apprentissage chez son beau-frère. Une vocation née de l’entourage familial – comme c’était si souvent le cas autrefois, lorsqu’il s’agissait de trouver un métier. L’école, à l’époque, lui paraît tout à fait ennuyeuse et inutile. Jamais il n’aurait un jour imaginé se passionner pour les livres d’histoire, eux qui lui enseignent aujourd’hui comment les événements politiques et le contexte social ont forgé l’évolution des styles, du mobilier et de la décoration intérieure. C’est d’ailleurs ainsi que Peter Kammermann n’a cessé d’étoffer ses ­connaissances et son savoir-faire. Curieux et autodidacte, il a appris au fil de ses rencontres et de ses chantiers, par hasard ou par nécessité. Ainsi de l’architecture d’intérieur ou des éléments techniques: «Au début, ça ne m’intéressait pas du tout, les histoires de plomberie, je préférais laisser ça aux autres… Mais lorsque l’on veut vraiment ­maîtriser un projet, il faut aussi connaître ses enjeux. Quant aux volumes, à la lumière, il faut être capable de les penser en même temps que la décoration, pour être vraiment cohérent», confie le décorateur.

Il y a, dans les tableaux vivants de Peter Kammermann, qui semblent avoir été dessinés pour le bonheur, une absence de frontières, de détermination de l’espace et du temps propice à l’évasion. Les couleurs, les objets, les styles qu’il réunit témoignent d’un passé et d’un ailleurs, mais jamais de manière littérale. Comme un voyage dont on aurait tout oublié, et dont il ne subsisterait que l’émotion. Le sens du mélange, des associations, des rapprochements dont il a le secret le situe toujours à la lisière du respect des règles et de l’audace. La considération sans la déférence. La discipline sans l’ennui. «Certains objets dégagent une vibration, et c’est cela qui m’intéresse bien plus que leur valeur. J’ai un appétit pour la découverte et un frisson au moment de l’acquisition des objets. Après, je les oublie, je les vends, ils poursuivent leur histoire hors de moi. Sauf certains, très rares, dont j’hésite à me séparer», poursuit-il. Mais reprenons le fil de son histoire. Après son apprentissage à Lucerne, Peter Kammermann franchit le Röstigraben, pour effectuer la très traditionnelle «année en Suisse romande». Il travaille alors pour un antiquaire de Rolle, puis durant sept années dans une grande maison de décoration genevoise où il a la responsabilité du secteur textile. A 30 ans, il ouvre sa propre arcade à Carouge de «tapissier-décorateur», où il rénove des sièges selon les règles ancestrales de l’art, réalise des tentures murales comme on n’en fait plus et commence à travailler sur quelques chantiers avec des architectes réputés. De fil en aiguille, il se constitue une clientèle. «Je n’avais aucune relation de par le milieu dont j’étais issu, ce n’était pas du tout un monde accessible pour moi. J’y suis rentré par la petite porte, en accrochant des rideaux et des tableaux», confie le décorateur.

Aujourd’hui, Peter Kammermann a ouvert une seconde arcade à Carouge, où il présente des antiquités et des créations ­contemporaines. Il parcourt le monde, notamment l’Asie, à la recherche d’objets insolites et d’artisans méconnus. Et il est appelé à Londres ou à Venise pour transformer des intérieurs. Considéré comme un spécialiste du XVIIIe siècle, il est sollicité autant pour des projets de restauration que pour des bâtisses contemporaines: «Il y avait beaucoup plus de fantaisie au XVIIIe siècle qu’on veut bien nous le faire croire aujourd’hui. On imagine ces intérieurs tristes et sérieux, mais il y avait de l’audace! C’est ce côté ludique qui me plaît, et notamment dans le jeu des couleurs.» Visite guidée, avec les commentaires du metteur en scène, dans quelques-unes des demeures qu’il a transformées.