Mise en scène

Peter Marino versus Robert Mapplethorpe

Le célèbre architecte et designer a été nommé commissaire de l’exposition «XYZ» dédiée aux créations de Robert Mapplethorpe à la galerie parisienne Thaddaeus Ropac. Conversation

La galerie parisienne Thaddaeus Ropac a invité en début d’année l’architecte et designer Peter Marino en tant que commissaire de l’exposition dédiée à Robert Mapplethorpe XYZ. Un choix naturel: Peter Marino possède la plus grande collection privée de photographies de l’artiste. Grâce à une scénographie géométrique, quasiment scientifique, qui cache autant qu’elle révèle, il a choisi de mettre en scène des thématiques qu’il considère comme étant fondamentales dans l’œuvre du photographe. La collection s’appelle XYZ, et fait référence aux fameux portfolios X (dédié aux relations homosexuelles et sadomasochistes), Y (contenant ses 13 premières études de fleurs), et Z (un ensemble de 13 images montrant des corps d’hommes afro-américains).
Peter Marino, on le remarque de loin. C’est l’homme qui, dans un défilé, porte un pantalon de cuir noir, une cuirasse de cuir noir, des bracelets de force de cuir noir, une casquette de cuir noir. Même sa moustache est noire. Comme il le dit très justement, tout le monde porte un masque. Lui, il a choisi de porter celui-là. C’était ça ou le costume cravate qu’il enfilait en arrivant au bureau après avoir quitté son pantalon de motard.

Un collectionneur

Peter Marino est architecte, designer, collectionneur d’art, créateur de ses propres vêtements, metteur en scène, inventeur de maisons contemporaines où la lumière est reine, concepteur de boutiques pour les plus grandes marques de luxe que compte la planète. «J’ai créé des boutiques pour tout l’annuaire du luxe: personne d’autre ne peut montrer un portfolio qui aille de A pour Armani à Z pour Zegna», dit-il en riant. Il sait mieux que quiconque rendre l’opulence généreuse.
Mais pour Robert Mapplethorpe, Peter Marino s’est tenu à une mise en scène très stricte, qui met en lumière l’extrême rigueur des compositions des photographies.

Des patates et autres légumes

«Un autre de mes photographes favoris est Charles Jones. Il était obsédé par les patates et les légumes. Mais il arrivait à les rendre tellement sensuels!» souligne Peter Marino. De fait, la botte de carottes photographiée par Charles Jones en 1902 est très évocatrice. Ce pourrait être une idée, d’ailleurs, de mettre les deux œuvres en regard et de s’interroger sur la représentation du sexe en photographie…


Quelle fut la plus grande difficulté que vous ayez rencontrée lorsque l’on vous a demandé d’être le commissaire d’une exposition dédiée à Robert Mapplethorpe?
Je pense que ce fut de montrer les sujets qui, me semble-t-il, l’intéressaient le plus – à savoir les scènes de sexe très dures, agressives, les fleurs et la peau des hommes black, mais sans tomber dans le sensationnalisme, et sans encourager le voyeurisme primaire du genre: «Oh mon Dieu, regarde ce sexe!» Je suis tellement fatigué de ces réflexions. La mise en scène que j’ai conçue est extrêmement carrée, symétrique. Je voulais atténuer le sensationnalisme et présenter mon interprétation de ce qu’il considérait comme ses meilleures œuvres. Et c’est difficile, car ce qui est montré est très puissant. Mais je voulais qu’on ne garde en tête que la qualité artistique de ces créations.


Vous avez dû choisir entre 3000 images. C’est un travail de titan. Comment vous y êtes-vous pris?
J’ai prévenu la Fondation Robert Mapplethorpe et je leur ai dit que j’allais être le curateur de cette exposition, qui sera basée sur les trois axes dont je vous ai parlé, que j’ai appelés X, Y, Z. Je leur ai dit que je cherchais des images d’acte sexuel, les plus belles fleurs qu’il ait jamais faites et que l’on ne voit pas souvent représentées, et ces images de peaux. La fondation, avec qui j’ai travaillé plusieurs mois, m’a énormément aidé. Et pour faire le tri parmi ces milliers d’images, on a procédé par élimination: «Vous n’êtes pas intéressé par des photos couleur?» me disait-on, et je répondais: «Non.» «Vous n’êtes pas intéressé par ses portraits?» et je répondais: «Non.» «Vous n’êtes pas intéressé par les animaux», «Non.» Mais cela m’a pris malgré tout une semaine pour chercher dans les archives (rires). Ce sont d’énormes archives.


Mapplethorpe a réussi à faire d’un sujet controversé, l’homosexualité, une œuvre artistique. Il est allé là où nul n’était allé avant lui. Or vous avez choisi un angle très radical: vous montrez ses œuvres presque de manière scientifique.
Oui, justement parce que je voulais que l’on puisse se détacher du sujet et étudier la beauté de la composition, les lignes. Il était obsédé par les compositions classiques, les tableaux du Titien. Il a repris des compositions du Titien avec le Christ renversé et un homme près de lui: on retrouve ce genre de compositions dans ses photos, ce que je trouve très intéressant. J’ai volontairement ôté toute sensualité à la mise en scène. Le sujet en soi, la crudité de l’acte sexuel, ce n’est pas ce qui m’intéressait. Avec tout ce que l’on peut voir sur Internet aujourd’hui, ce sujet n’est plus aussi tabou qu’il a pu l’être. Je voulais tester. Bien sûr, il y aura toujours des gens pour objecter et je le comprends. Mais je pense que l’on peut enfin calmement regarder son œuvre, prendre acte de sa passion. Son obsession, c’était de photographier des scènes de sexe homosexuel, entre autres sujets. Et cette obsession, on le sait, a finalement eu sa peau. Mais il ne faisait pas ces images dans le but de choquer.


Certaines photos sont d’ailleurs d’une telle perfection formelle, ont une composition tellement étudiée que l’on ne remarque plus le sujet.
C’est exactement ce que je pense. Je travaille sur le projet depuis six mois et j’ai complètement oublié à quel point les images peuvent être choquantes, parce que quand on en parlait au bureau, c’était pour aborder leur composition et comment on allait les agencer. On en parlait de manière tellement détachée: «Là, il y a une ligne droite, l’axe est ici, là il y a un pénis positionné comme ça, là il y a une courbe que l’on doit contrebalancer…» Il fallait entendre nos réunions! C’était tellement drôle! Monter cette collection, c’était comme faire un puzzle. Aujourd’hui, je ne regarde plus ces images de la même façon. Certains de mes amis sont venus et m’ont dit que ce que je montrais était très dur. Mais je ne m’en rends pas compte. J’aimerais retourner en arrière et regarder ces œuvres avec un œil neuf.


Vous êtes un architecte et designer qui travaille pour les plus grands groupes de luxe qui soient, et à ce titre, vous devez vous mettre au service de l’image des marques pour lesquelles vous travaillez. Mais votre vision, votre style sont tellement puissants que parfois j’ai l’impression que vous prenez le pouvoir sur la force qui est en face de vous. Or avec cette exposition, au contraire, il me semble que vous vous êtes mis totalement au service de l’œuvre de Mapplethorpe.
La manière avec laquelle j’ai monté l’exposition n’a rien à voir avec les autres expositions que vous pouvez voir à la galerie Thaddaeus Ropac. J’ai réinventé l’espace, en tant qu’architecte, avec les trois coloris choisis par Mapplethorpe – le noir, le gris et le marron très foncé. J’ai suivi ses codes. Mais cela reste une exposition d’architecte, je ne peux pas faire autrement. Ce serait intéressant, quand l’exposition sera finie, de me dire qui est le plus fort: lui ou moi? Les marques avec lesquelles je travaille sont très fortes aussi (rires). Je passe mon temps à les pousser dans leurs derniers retranchements. Elles sont comme de grands bateaux, des pétroliers, et pour les bouger, il faut la force d’Hercule! Pousser le bateau Louis Vuitton de 7 degrés, par exemple, c’est dramatique. Donc, en effet, je dois être un peu fort.


C’est pour cela que vous portez des bracelets de force?
Oui, ce sont des bracelets un peu guerriers. A New York, un jour quelqu’un m’a demandé: «Vous êtes-vous déjà fait attaquer?» Je lui ai répondu: «Vous plaisantez? Quand les gens me voient dans la rue, ils changent de trottoir. Je suis 100% en sécurité même dans les mauvais quartiers.»(Rires.)


Est-ce qu’une sorte de duel post-mortem s’est instauré entre Mapplethorpe et vous durant cette exposition?
Je ne pense pas. En revanche une sorte de dialogue imaginaire s’est instauré entre lui et moi. J’ai effectué un choix, j’ai voulu montrer les trois grands thèmes de sa vie d’artiste. Et je m’imagine les lui proposer, lui demander ce qu’il en pense. C’est la même chose quand je travaille pour Chanel, j’ai un discours imaginaire avec Mademoiselle Chanel. Je lui dis: «Regardez, c’est très moderne, c’est trop?» Et elle répond: «Ce n’est pas du tout moi!» (Rires.) Je pense qu’avec cette exposition de Mapplethorpe, il pourrait répondre: «Oui, c’est ok. Ce n’est pas complètement moi, il y a un peu de vous.» Et il n’aurait pas tort. C’est tout l’intérêt d’être un commissaire d’exposition. Je voulais montrer quelque chose de dur, tester les temps que nous vivons aujourd’hui.


Justement, comment percevez-vous les temps que nous vivons actuellement?
Je pense que nous nous trouvons à un point, malheureusement, où les différentes branches de la société s’éloignent de plus en plus les unes des autres. On entend des choses comme «les riches sont de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres». Ce n’est pas vrai! Les riches ont toujours été riches. Cela n’a pas beaucoup d’importance de savoir si vous possédez 1 milliard ou 10 milliards. Est-ce que les gens sont plus riches que du temps de Louis XIV? Je ne pense pas. Les puissants possédaient les terres, les immeubles, et même les gens! Le problème, c’est qu’aujourd’hui toutes ces personnes ne se croisent plus, ne se rencontrent plus. Dans les années 70 et au début des années 80, les gens fortunés allaient au studio de Warhol, où ils pouvaient croiser Mapplethorpe, et tout le monde se mélangeait. J’avais tellement d’espérances dans les années 70, j’étais beaucoup plus jeune. Je me disais que c’était fantastique, que le monde allait dans la bonne direction. Tout ce qu’on voulait, c’était sortir de la guerre du Vietnam, protester. Puis les années 80 sont arrivées, et avec elles le sida, et les riches sont retournés dans leurs quartiers de riches, les pauvres dans leurs quartiers de pauvres, et plus personne ne s’est parlé. Aujourd’hui, c’est encore pire: ils ne sont pas seulement dans leurs quartiers, ils choisissent de vivre reclus sur des îles privées pour ne pas vivre avec les autres. Et chaque partie a décidé qu’elle n’aimait pas l’autre. C’est fou! J’aime quand tous les gens se mélangent. Vous savez ce que je déteste le plus? C’est quand je vais à un dîner et que tout le monde a mon âge et est parfaitement assorti. C’est d’un ennui! Moi, j’aime quand il y a des vieux, des jeunes, des enfants de 9 ans, des gens de 20, de 40, de 60 ans. J’ai envie de savoir ce qu’un jeune de 25 ans aujourd’hui a à dire. Et je veux entendre parler une personne âgée de 95 ans, un grand artiste, un écrivain, c’est tellement intéressant! Ce qui nous manque le plus aujourd’hui, c’est ce manque de mélange social, et de pouvoir ainsi apprécier nos différences au lieu de se séparer.


Que disent justement les jeunes qui sont nés après la mort de Mapplethorpe lorsqu’ils voient cette exposition?
Ma fille Isabelle est née en 1991 et lui est mort en 1989. Elle n’était pas née quand il est décédé. J’étais très curieux d’écouter les commentaires de ses amis quand ils sont venus. Quand les filles venaient avec leur petit copain elles disaient: «C’est cool!» Mais quand elles étaient juste entre elles, elles s’écriaient: «Oh mon Dieu, cet homme a un pénis tellement énorme!» Alors je leur disais de ne pas se focaliser là-dessus mais sur la composition de la photo, la beauté des lignes blanches et noires. Je suis heureux parce que ce sont des gamins de 25 ans et ils comprenaient que cet homme avait réussi à créer une rupture dans le monde de la photographie, qu’il était un artiste, qu’il photographiait pour personne d’autre que lui-même afin de garder une trace de ses obsessions, de son idée de la beauté et son rapport à la peinture classique. Aujourd’hui, plus personne ne peut dire que la photographie n’est pas un art. Il a pavé le chemin. Mais le problème de reconnaissance est venu du fait que la plupart de ses sujets portaient sur l’homosexualité masculine. Les gens se demandaient: est-ce qu’on voit de l’art, ou est-ce que l’on est juste voyeur de scènes de sexe? J’espère qu’en 2016 les choses sont claires. On a affaire à du grand art, quant au sujet, on s’en fiche. Cela peut être une fleur, un sexe, cela n’a pas d’importance.


Ses photos de fleurs d’ailleurs sont plus sexuelles que ses scènes de sexe.
Bien sûr! Il le faisait exprès! Il prenait la photo sous tel ou tel angle de manière à induire un double discours. C’est ce que faisaient d’ailleurs les grands peintres classiques. C’était un jeu d’artiste.


Pourquoi avoir choisi de montrer des Polaroid de tables?
Je voulais montrer son travail avant qu’il commence à véritablement faire des images formelles. Avec ces pola, on est chez le jeune artiste. Or, je pense que le jeune artiste révèle celui à venir. Il a pris de nombreuses photos de sexe, mais en même temps il a pris des photos abstraites de tables. Si l’on se replace dans le contexte, au même moment, dans les années 70, on a Andy Warhol faisant des images complètement folles: les boîtes de soupe, Marilyn Monroe et Brigitte Bardot. C’est le côté un peu sex-swing-bulles de l’art. D’un autre côté, vous avez Mark Rothko, Jackson Pollock dont l’œuvre est abstraite. Il y a ces deux courants coexistant au moment où la carrière du jeune artiste Mapplethorpe commence à se dessiner. Et il reflète avec ces images le temps dans lequel il vit – on est en 1974. Il est tiraillé entre les abstraits et l’hyperréalisme pop art. Et certaines images de sexe sont presque du pop art. Elles sont tellement iconographiques que c’est presque une bouteille de ketchup. L’image est plus forte que l’art qui en ressort. J’avais envie de montrer cela: la soupe avant le dîner.


Etes-vous un collectionneur de ses œuvres?
Oui, j’ai 142 de ses œuvres. Je les ai montrées à Miami.
Quand on vous voit, il semble évident de vous avoir choisi comme commissaire de cette exposition. Je ne suis de loin pas aussi beau que les hommes sur ces photos! J’aimerais (rires).


Votre look fait tellement référence au sadomasochisme que je me demande si ce n’est pas un masque pour cacher le véritable vous?
Ecoutez. Tout le monde porte un masque quand il se présente aux autres. Et vous aussi. Quelqu’un peut choisir de porter le masque d’une personne de la classe moyenne, ennuyeuse, et qui n’a rien d’individuel, c’est aussi un uniforme très puissant et un message très fort. Mon message est celui de l’individualité. Je dessine tous mes vêtements, tous mes bijoux. J’aime dessiner des choses. Je m’amuse avec ce que je crée. Cela n’a pas une signification très profonde. Il y a des dizaines d’années, je me suis demandé pourquoi je devrais porter des vêtements que quelqu’un d’autre a créés. Je roulais à moto tout le temps. J’arrivais au bureau en vêtements de moto, puis je les quittais pour enfiler un costume. Et un jour j’ai arrêté de le faire, je me baladais dans le bureau en pantalon de cuir. J’ai fait quelques croquis, j’avais un excellent tailleur, et j’ai commencé à m’amuser. Cela prend tellement de temps pour découvrir qui l’on est…

Publicité