Il y a seulement dix ans, il barrait un esquif. Horloger indépendant sorti de nulle part, il créait, seul, dans l’atelier de son appartement rollois, une montre de poche à tourbillon. Pour l’amour de l’art. Aujourd’hui l’embarcation a une autre envergure, les voiles gonflées par des vents favorables et Peter Speake-Marin a pris du galon, devenant capitaine d’équipage.

L’horloger «so british» qui nous reçoit dans le local préfabriqué qui abrite sa jeune entreprise à Bursins est un concentré subtil d’attributs romanesques: le front haut du rêveur, l’œil bleu océan, la mèche ondulée du poète, les mains sculptées de l’aventurier au long cours. La stature imposante sous une veste de yachtman, il retrace l’épopée de sa marque qui suit l’ondoiement d’une existence ballottée par le hasard dont il a su pourtant imprimer une direction franche à grands coups de gouvernail.

D’un père chauffeur de bus et d’une mère secrétaire, le jeune Anglais Peter Speake avait une idée floue de son avenir. A 17 ans, l’école l’ennuie et il la quitte définitivement. «J’étais créatif mais je ne dessinais pas, tout était dans ma tête en trois dimensions. J’ai cherché un apprentissage de bijoutier, un travail où je pouvais faire des manipulations.» Une conseillère d’orientation lui suggère de s’inscrire aux cours pour horlogers. Lui ne savait même pas en quoi consistait le métier qu’il apparentait vaguement à l’astrologie… Le domaine le séduit instantanément. «J’ai aimé le sujet, car c’était un mélange d’art, d’histoire et de mécanique», dit-il, lui qui avait d’abord souhaité s’engager dans la Royal Air Force, se faisant recaler à l’épreuve académique. «Mon père avait été mécanicien dans la RAF. Il construisait les carénages d’avions et d’hélicoptères en Malaisie dans les années 1954-56, avant que le pays ne prenne son indépendance.»

De la réparation à la création

Le goût des voyages et de l’exotisme le poursuit. Il voit en l’horlogerie la possibilité d’exercer son art n’importe où dans le monde. Le Hackney Technical College de Londres terminé, il affine son savoir-faire au centre de perfectionnement horloger WOSTEP à Neuchâtel. Une incursion en terre helvétique, passage obligé.

Son avenir professionnel se dessine, l’horloger exerce comme réparateur chez les grandes marques à Oxford et à Londres. Puis, alors qu’un nouveau contrat se profile aux Etats-Unis, le voilà happé par une proposition qui ne se refuse pas: il fait la connaissance de George Somlo, propriétaire d’un magasin d’antiquités horlogères à Piccadilly, quartier chic de Londres, qui lui donne carte blanche pour diriger son atelier de réparation de montres anciennes. Une opportunité miraculeuse qui va lui permettre, durant sept ans, de décortiquer les plus beaux mécanismes horlogers depuis le milieu du XVIIIe jusqu’à la moitié du XXe, et de former son œil.

«Mon esthétisme s’est façonné chez Somlo où j’ai été en contact quotidien avec des modèles extraordinaires de chez Cartier, Patek, Philippe, Breguet, Arnold & Son, Graham et d’autres marques qui n’existent plus aujourd’hui. Dans la restauration de montres anciennes, vous n’arrêtez jamais d’apprendre. J’ai restauré des montres de poche, des montres-bracelets mais aussi des boîtes à musique et des oiseaux chanteurs. J’ai pu mesurer l’évolution de l’horlogerie et suis tombé amoureux de ce savoir-faire», dit-il.

Parallèlement, il tombe aussi amoureux d’une Chilienne, Daniella Marin, dont il peut, selon la loi anglaise, accoler le nom de famille au sien. Une manière de renforcer les liens du mariage, mais aussi de composer un patronyme évocateur pour cet horloger amateur d’embruns.

Chez Somlo, au fil du temps, la courbe d’apprentissage s’émousse et ce surdoué a besoin de nouveaux ports d’attache et de nouvelles perspectives. Suite à une rencontre, le hasard encore, ce sera au Locle chez Renaud et Papi où il est engagé au sein d’une petite équipe spécialisée dans les complications. «Je suis devenu indépendant en 2000. Au début, je montais les complications pour d’autres marques (Harry Winston, MB&F, Les Maîtres du Temps). On me donnait des kits de répétition minutes que je montais dans mon atelier à Rolle, et en parallèle je développais mes propres montres. J’étais invisible», dit-il. C’est l’étape de son parcours la plus créative et qui l’amène à ­concevoir et à réaliser sa montre de poche à tourbillon. Un garde-temps précieux qui recèle, déjà, toutes les caractéristiques de sa jeune marque: le pont de cage du tourbillon évidé comme la manivelle d’une ancienne machine à arrondir (destinée à limer le profil des roues crantées d’un mécanisme horloger), semblant dessiner des silhouettes de Matisse; les aiguilles librement inspirées des «Beetle and Poker» (la coccinelle et la pique), aiguilles originelles des premières montres de poche anglaises, dont l’une prend par hasard une forme de cœur sous le limage de l’horloger; le boîtier cylindrique rappelant celui d’un chronomètre marin; enfin la tige de remontoir, très architecturée.

Cette montre de poche, qu’il présente à Bâle en 2002, au sein de l’Académie des créateurs indépendants, est sa «Foundation Watch», la référence absolue dont s’inspirent les modèles naissant dans la foulée. «Mon concept pour dessiner le boîtier était que la forme devait suivre la fonction. Souvent, dans l’horlogerie, vous avez un design et ensuite vous pliez la technique en fonction de celui-ci. Pour moi, c’était le contraire. Le boîtier devait être assez solide pour contenir le mouvement. C’est la même chose pour un chronomètre marin. C’est un instrument qui a une fonction et la boîte est belle. Pour moi, le design doit être pragmatique, c’est juste une manière de protéger l’intérieur. De la même façon, en restaurant des montres anciennes, j’ai constaté que ce qui s’usait avec les années c’était la tige entre les cornes. J’en ai donc conçu de très massives tout comme les cornes. La couronne aussi est robuste car on doit la manipuler. C’est vraiment la technique qui a influencé l’esthétique.»

Un style décalé

Douze ans plus tard, Speake-Marin est devenue une marque qui ne s’adresse plus seulement aux collectionneurs mais aussi à un public large, se déclinant en plusieurs gammes: une élégante, la J-Class, une autre plus sportive, Spirit, et la troisième auréolée de symbolisme: le «Cabinet des mystères» dans laquelle sont développés des pièces uniques, des complications et des modèles empreints de philosophie et d’ésotérisme. Et où l’horloger peut y expérimenter toute la palette des métiers d’art: sertissage, sculpture, maki-e.

«Le style de mes montres est vintage, décalé, comme moi: Anglais en Suisse avec un style très britannique. Mes boîtiers ont l’air d’avoir toujours existé même si, au début, les gens ne comprenaient pas qu’ils soient si épais. Aujourd’hui, les proportions sont plus standardisées, ils ont 2 mm d’épaisseur de moins et ça change tout le volume…», déclare l’horloger.

Peter Speake-Marin, qui s’est entouré d’une dizaine de collaborateurs, a maintenant tout le loisir de s’occuper de ses créations. Le temps où, faute de moyens, il s’était improvisé entrepreneur, de la communication à la comptabilité, est terminé. «C’était un cauchemar, avoue-t-il, et en même temps c’était une très bonne expérience car vous voyez l’importance des chiffres dans une entreprise. Je suis devenu entrepreneur, mais je suis né horloger. Je n’ai pas envie d’être CEO.»

Depuis 2012, Peter Speake-Marin a décidé de développer sa marque et vise une plus large distribution. «Mon but est de fabriquer un certain volume de pièces (aujourd’hui 500 pièces par an au lieu de 50). Si vous voulez vivre vos rêves, il faut vendre des montres à d’autres clients que des collectionneurs. Je ne pourrai pas faire concurrence aux grandes marques, mais je crois que le potentiel de Speake-Marin est important. La collection Spirit nous ouvre tout grand les portes du marché. J’utilise les calibres existants, les composants ne sont pas finis à la main, mais les prix sont plus bas. Nous avons aujourd’hui 25 points de vente dans le monde.»

Mais comment survit un indépendant à l’heure des grandes marques? Pour lui, un de ses atouts majeurs est… d’être vivant: «Les horlogers qui ont fondé Patek Philippe, Vacheron Constantin ou Jaeger-Lecoultre sont morts. Nos clients à nous achètent une œuvre conçue du vivant de son créateur», dit-il. L’essor d’Internet représente aussi une chance pour se faire connaître. «Ce changement de paradigme est un avantage pour nous, les gens qui cherchent quelque chose de différent peuvent nous trouver. S’il n’y avait pas Internet, je ne serais pas là où j’en suis aujourd’hui. Cela nous a donné de la puissance. C’est aussi grâce à la technologie virtuelle qu’on peut toucher les gens, les éduquer, discuter avec eux et même fabriquer des montres. Le logiciel AutoCAD par exemple nous donne des possibilités de créer des choses extraordinaires. Il y a seulement vingt ans, un petit horloger comme moi n’aurait pas pu concevoir un mouvement tel quel.»

Plus sa marque tend à l’expansion, plus l’horloger, père de deux enfants, se concentre sur ses origines. Entamant des recherches généalogiques, il vient de faire une découverte qui l’a bouleversé. «J’ai appris que dans ma famille il y a eu des horlogers. Il y a un mois, j’étais au pays de Galles en compagnie de ma mère, qui m’a montré une partie de mon arbre généalogique. Il y était mentionné qu’en 1850 un certain King avait commencé sa vie comme paysan avant de devenir vendeur de bière – à une l’époque où la bière était une boisson commune à toute la population, car au milieu du XIXe siècle l’eau n’était pas potable –, et enfin avait exercé le métier de «watchmaker». Son fils a continué vingt-cinq ans plus tard. Jusqu’au début du XXe, ma famille avait encore une liaison avec les horlogers. Mais c’était plutôt des vendeurs de montres, des réparateurs de pendules.» Les prémices d’un talent familial qui explose aujourd’hui.