figures de style

Qui a peur d’être un hipster?

Un «inconnu», le hipster? Malgré les 10 ans d’existence de cette tribu et le fait que tout le monde en parle, personne n’a jamais vraiment compris ce qu’est un hipster

Illustrateur et chroniqueur de la culture contemporaine, Jean-Philippe Delhomme publie ces jours – après un premier tirage très confidentiel – la seconde édition d’un livre très à la mode sur des gens très à la mode, The Unknown Hipster Diaries. Un «inconnu», le hipster? Malgré les 10 ans d’existence de cette tribu et le fait que tout le monde en parle, personne n’a jamais vraiment compris ce qu’est un hipster. Lui-même, la plupart du temps, s’ignore ou est dans le déni. Les hipsters entre eux adorent se traiter de «sale hipster». Le hipster, c’est toujours l’autre. En une décennie, le hipster contemporain a connu plusieurs phases d’évolution, et voici donc la plus récente: le hipster inconnu. De peur qu’on ne le reconnaisse, le hipster traverse aujourd’hui clandestinement la route tout comme le paysage socioculturel contemporain, planqué derrière sa barbe, ses tatouages et ses grosses lunettes de soleil Wayfarer (vert fluo, tout de même). Il est devenu une figure cryptique de la jeunesse éperdue d’attitude et de cool. Une curiosité lexicale employée jusqu’à la nausée mais aux contours toujours imprécis. Et les médias, à intervalles réguliers, annoncent son extension démographique galopante ou sa mort imminente. Mort ou vif, il est surtout devenu une sacrée tête à claques. Son visage flou permet d’y projeter toutes les représentations qui nous échappent et nous agacent (et nous agacent parce qu’elles nous échappent). Le hipster est devenu une sorte de point aveugle où convergent des images postmodernes et des sensations sourdes de conformisme, d’individualisme, de prétention, de dérision et d’illégitimité lorsque le capital culturel s’assimile, s’affiche et se jette comme un vieux slip American Apparel (la marque-culte de tout hipster qui se respecte).

Jean-Philippe Delhomme a toujours promené son regard tendre, précis et amusé dans les rayons du supermarché planétaire du snobisme culturel et matériel. Au début des années 90, il dessinait des Polaroid de gens de la mode qui disaient: «Je suis toujours entre Paris, Tokyo et New York»; «Je ne porte que des chemises Comme des garçons ou du sur-mesure.» Alors, qu’est-ce qui a changé (à part qu’Instagram a remplacé les Polaroid)? Justement, pas grand-chose. Le branché, le bobo, le hipster et le hipster inconnu ne sont que de banales créatures de mode, des occurrences successives inscrites, paramétrées et coincées dans l’époque qui les produit. Mais par leur capacité – non pas à produire – à s’approprier instantanément les marqueurs culturels émergents, leurs traits distinctifs sont une sorte de radiographie des temps.

Plutôt que de s’embourber dans des analyses sociologiques, Jean-Philippe Delhomme promène son hipster, l’effervescence de son système pileux et l’affaissement de son jean slim dans les écosystèmes de la hype (un vernissage de Damien Hirst, un shooting avec Karl Lagerfeld). Il nous dit: les hipsters sont des gens très actifs, qui ont envie de réussir, que ce soit dans la mode, dans la musique ou dans la restauration, et qui savent qu’ils n’ont que quelques années pour y arriver tant la vie est chère à New York. Ils s’incrustent dans les soirées sans invitation. Ils superposent les symboles, les images, les sons et les mots des autres, mais ne se les approprient qu’avec dérision. Ils happent les concepts dans l’air du temps et s’en font un collier. Le hipster inconnu est avant tout un produit économique: l’enfant caché du consumérisme et de la crise. Bien sûr, ce n’est pas moi.

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