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figures de style

Peut-on aimer le kitsch?

Avec ses paysages fantastiques aux ­couleurs saturées, ses montages photo mettant en scène des cascades ou des couchers de soleil, l’artiste Chayan Khoï irrite ou épate. Son art serait-il exécrable? Ou follement ironique?

– C’est ignoble.

– C’est inouï.

– C’est formidable!

A 16h47, un mardi après-midi, notre petit bureau (quatre personnes dans ses jours fastes) était plongé dans la stupeur, partagé entre horreur et fascination. A l’origine de cette vague d’émotion, une invitation reçue pour le vernissage d’un artiste, Chayan Khoï. Des paysages fantastiques aux ­couleurs saturées, des montages photo mettant en scène, en vrac mais souvent dans la même image, des cascades, des dauphins, des couchers de soleil, des ­monuments engloutis, des statues de Bouddha, des animaux sacrés, des arcs-en-ciel, des vaisseaux spatiaux, tout un bazar de pacotille que l’artiste définit comme du «cyberréalisme». Il me semble que l’objet de notre hésitation ne portait pas tant sur la valeur esthétique de l’œuvre que sur la démarche de son auteur: peut-on vraiment produire «ça» aujourd’hui? Est-ce une démarche sincère et enthousiaste visant à célébrer la beauté du monde, ou est-ce de l’ultra-dérision? Est-ce une œuvre à propos du monde ou à propos de cette manière si particulière de le représenter? La persistance de cette iconographie au travers de l’œuvre de l’artiste, la musique et le graphisme de son site internet, tout porte à croire que ce travail ne relève pas de la réflexion et du commentaire sur un genre: c’est du véritable kitsch pur beurre, tel qu’on n’ose plus l’imaginer aujourd’hui.

Certaines œuvres de Chayan Khoï m’ont fait penser à un mouvement esthétique qui émerge aujourd’hui, immédiatement reconnaissable sans qu’il ait néanmoins un propos clair: le «seapunk». Traduisez punk des mers, pensez cheveux teints en turquoise, dauphins échappés d’un poster des années 80, coquillages et crustacés, symbolisme new age, ésotérisme, formes 3D qui flottent dans les airs, pyramides et colonnes ioniques, graphisme cheap des premiers jeux vidéo, du nacré et de l’irisé jusqu’à plus soif. Ce drôle de fatras est avant tout un genre iconographique, une culture visuelle née sur Internet et en particulier sur la plateforme de blogging Tumblr. Avant d’être aujourd’hui récupéré par la mode, le ­design et la musique. Sans être une influence majeure, il s’agit du délire d’une petite communauté ultra-pointue, repris par des chanteuses comme Rihanna, Azealia Banks, Katy Perry ou Lady Gaga. Mais la manière dont ce carambolage de codes visuels est assimilé et traité par cette communauté est avant tout un joke, une énorme blague auto-référencielle. C’est parce que ces codes leur paraissent si désuets qu’ils peuvent être repris avec un sens de l’absurde et du mauvais goût assumé.

De par leur usage du rassemblement hétéroclite, des couleurs, de la grandiloquence, du merveilleux, du symbolisme et de références esthétiques datées, Chayan Khoï et le seapunk sont de dignes représentants du kitsch. Ce qui les différencie, c’est le degré de conscience de leur producteur d’appartenir à ce genre: tandis que le premier nous parle du monde des dauphins avec des moyens de représentation kitsch, le second nous parle du kitsch avec des outils de représentation tels que le monde des dauphins. Mais cela ne me dit toujours pas pourquoi l’un de mes collègues, qui se rend régulièrement à la Biennale de Venise ou à Art Basel, a trouvé les œuvres de Chayan Khoï formidables. «Formidable» étant ce lieu précis où les confins de l’horreur débouchent sur le «formidable». Peut-être parce qu’hier, on aimait le kitsch pour le regard (avant tout sur soi), qu’il véhiculait. Mais l’ironie esthétique s’est tellement démocratisée qu’il est désormais de bon ton de dire qu’on aime pour de vrai. A bas l’élitisme – tout en sachant qu’un ensemble de signes infra-verbaux et un contexte culturel se chargent d’établir une distinction de classe: on se reconnaît entre soi. Après le mépris, voici la bienveillance élitiste. Le snobisme est une chose si mobile.

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