LA QUESTION

Peut-on apprendre la patience?

Encore une petite question de l’été. Aujourd’hui, la réponse de Barbara Polla, médecin, écrivain, galeriste et auteur d’un livre sur le nouveau féminisme

En réalité, la question ne se pose pas, de savoir si on peut l’apprendre: on doit. La patience s’impose à nous. Mais patience n’est pas attente, ni passivité, bien au contraire. Chaque jour, nous devons chercher encore au fond de nous, embrasser et déployer nos propres trésors de patience, à défaut de quoi nous nous effondrons sous le poids des désirs inassouvis, des rêves éteints, des buts qui s’éloignent vers d’inaccessibles horizons.

La patience se constitue de tous les efforts parfois minuscules, parfois immenses, que nous réalisons chaque jour pour atteindre ou recevoir… quoi au juste? Pour les femmes, la liberté, l’égalité, la reconnaissance de leurs droits sur leur propre corps: si nous n’étions pas patientes – dans le sens de constructrices, de réalisatrices, pas à pas, de nos espoirs – de notre Féminisme – oui, si nous n’étions pas patientes, qu’adviendrait-il de nos filles?

La patience du goulag

En tournant autour de cette notion de patience que l’on pourrait apprendre, je pense à Varlam Chalamov, l’écrivain qui vécut vingt ans de goulag. A-t-il appris la patience, lui qui après ces vingt années publie ses inoubliables Récits de la Kolyma, et parmi ces récits, celui de ses «nuits athéniennes» – ces nuits pendant lesquelles, avec ses amis du Goulag, il se réunissait à l’infirmerie et lisait les poètes de Russie et d’ailleurs? A-t-il appris la patience, lui qui affirmait que la poésie est l’un des cinq (et non des quatre que dénombrait Thomas More) besoins fondamentaux de l’humain – voire le premier peut-être de ces besoins? Et Nelson Mandela, a-t-il appris la patience, en attendant vingt-six ans en prison la fin de l’apartheid?

Notre tendresse pour notre monde, pour notre humanité, requiert la patience. La patience, plus qu’une vertu, est une obligation. Comme l’est son corollaire, son jumeau: l’intensité. Celle avec laquelle nous travaillons à rendre nos rêves réalisables. Nos rêves féministes, notamment. Et tous nos rêves d’humains humanistes que nous sommes.


«Le Nouveau Féminisme. Combats et rêves de l’ère post-Weinstein» (Odile Jacob, mai 2019).


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