Portrait

Phanee de Pool, jolis airs solitaires

Elle fut enfant clown puis agent de police avant d’inventer le slap, un mix entre rap et slam. Elle a fabriqué toute seule dans sa cuisine un disque nominé aux prochains Swiss Music Awards

En ces temps-là, elle est encore Fanny Diercksen, enfant de la balle, petit clown jouant les mini-Grock. Papa, homme de radio, voue un culte au saltimbanque bernois décédé en 1959. Au point d’écrire sa biographie et de monter des spectacles très music-hall. Fanny, 7 ans, est de la partie. Elle ouvre le gala en déboulant avec une grosse valise, jongle avec trois mandarines, souffle dans une clarinette, s’assoit sur le dossier d’une chaise, la perce et passe au travers. Ça fait rire. «Je n’avais aucune crainte», se souvient-elle.

Elle est enfant unique, un peu solitaire, l’est par ailleurs demeurée, ce qui ne la chagrine pas parce que l’imaginaire qui emplit son espace est un plaisant compagnon. Maman est pianiste concertiste et fabrique des marionnettes, «des œuvres d’art hautes d’un mètre exposées notamment à Venise», précise, très fière, Fanny. Tous trois habitent alors Bévilard (Jura bernois), non loin de Bienne.

Un arbre faussement moribond

Devenue grande, Fanny ne s’est guère éloignée. Elle a emménagé trois villages plus loin, à Tavannes, dans un appartement charmant, sous les toits. Elle voit des vaches, des prés, des collines. Parle avec Léon, arbre tropical acheté un franc symbolique chez Ikea (car moribond) et qui atteint ces jours-ci les quatre mètres. Son père lui a fait cadeau d’un vieux tourne-disque très vintage et de plusieurs vinyles d’Ella Fitzgerald, qu’elle adore.

Je mets beaucoup de mots parce que, comme ça, je chante moins et ça me va

Dans ce cocon, Fanny transforme sa vie en conte d’effets. Son logis se mue en studio: une table de mixage, un looper, des micros, des guitares, un ordinateur et un petit piano de 25 touches posé sur la table de la cuisine. Elle ouvre le frigo et voit le portrait de Luis Mariano, qui est aussi le titre de son premier morceau posté sur Mx3 et Facebook le 11 septembre 2016.

«Je regardais un énième hommage aux victimes des tours de New York et ça m’a déprimée. J’ai éteint définitivement la télévision, ai écrit «Luis Mariano» à 13h50, mis en musique, enregistré et balancé le tout à 20h30.» Très vite mille vues. Un an plus tard, le CD Hologramme (11 titres) sort. 3000 exemplaires déjà écoulés (dans le top 20 en Suisse romande) et mademoiselle, qui désormais se fait appeler Phanee de Pool, est nominée aux Swiss Music Awards (palmarès le 9 février). Une fulgurance. «Ça n’est pas allé si vite, disons qu’il y a eu une accélération», corrige-t-elle, le sourcil en circonflexe.

On retourne en enfance. Maman tend à Fanny une guitare qui offre l’avantage, par rapport à la clarinette, de libérer la bouche et de permettre de chanter. Une révélation. Elle apprend le jazz dans une école lausannoise mais est si rétive au solfège et aux gammes qu’elle donne son congé un an plus tard. Elle se fie davantage à son oreille affûtée. Jean-Marc Richard, de la RTS, qui a ouï dire qu’une petite Bernoise grattait bien, l’invite sur ses ondes. Préludes à Hologramme, deux chansons plus parlées que chantées mais si bien rythmées que les mots joliment agencés composent un poème musical. Phanee de Pool appelle cela le slap, un genre entre le rap et le slam.

J’ai fait face à 60 décès, accidentels, par suicide ou homicide. J’avais une image négative de ce métier, j’ai maintenant pour lui un respect absolu

La chanteuse Camille et son album Le Fil est source d’inspiration. Elle ne copie pas mais partage avec elle une même logorrhée essoufflée qui sollicite tous les sens. «Je mets beaucoup de mots parce que, comme ça, je chante moins et ça me va. Bien sûr, il y a sur scène des oublis, des blancs, mais je joue de cela et je les fais même applaudir», sourit-elle jusqu’aux yeux (très beaux). Enviable légèreté de l’être.

Choses vues

Mais une certaine époque fut pénible, voire pesante. Très tôt, Fanny a réclamé un peu d’autonomie. «Un chez-moi car je suis un loup solitaire, alors j’ai acheté mon indépendance», dit-elle. Gagner sa vie, donc. La guitare est remisée. Elle adresse moult lettres de motivation, s’imagine journaliste, animatrice, éducatrice. Sans retour. «Difficile de trouver du taf sans formation», conclut-elle. Fanny Diercksen tente et réussit le concours de la police, «parce que c’était un moyen de faire du social et de fuir la routine». Six années en poste à Moutier puis Bienne qui psychologiquement l’ont abîmée: «J’ai fait face à 60 décès, accidentels, par suicide ou homicide. J’avais une image négative de ce métier, j’ai maintenant pour lui un respect absolu.»

Le premier janvier 2017, elle rend les armes pour protéger son âme. Fanny a légué à Phanee ses souvenirs policiers: «Les paroles de mes chansons s’inspirent largement de choses vues lors des interventions.» Amours et désamours, violences et intolérances, si peu d’indulgence. Son somptueux clip «Des miettes sur le canapé» renvoie aux blessures et mésententes conjugales.

Elle a fabriqué seule son disque, a déniché au Théâtre de Poche de Bienne de braves gens qui lui ont prêté la salle pour monter son spectacle. Elle dit «j’étais là-bas en résidence» comme un romancier est en écriture dans un cloître. Elle enchaîne les concerts, Lyon la semaine passée, Neuchâtel ce soir, Lausanne le 8 février, où elle se produira en première partie du groupe Brigitte, avant de rendre visite à Onex et Carouge. Une tournée en Corée du Sud l'attend en mars. Il se dit qu’elle pourrait dès l’été briser ici et là la torpeur des festivaliers. Pas de confirmation. Juste cette confidence: «La scène est un moment de fête, puis je file dans ma loge et je vais faire dodo.»


Profil

1989 Naissance à Bienne.

2011 Entre à l’école de police.

2016 Compose «Luis Mariano».

2017 Sortie de son album «Hologramme».

Publicité