On se croirait chez un psychologue. «Qui êtes-vous?», demande-t-il d’une voix douce. Bonne question. Il hume la complexité des réponses. Relance: «Qu’attendez-vous d’un parfum?» Soudain, comme si les étoiles s’alignaient, il saisit l’un des flacons exposés au mur et en vaporise le jus sur une bande de papier. Nous plaît-il? Nous ressemble-t-il? Pas si simple. Au détour d’un effluve s’engage un échange inattendu sur les senteurs et les sentiments, le genre de conversation que n’aurait pas boudée Freud ou Lacan. Le but? Nous permettre de trouver la perle rare, une fragrance d’exception à la fois reflet de nos goûts et miroir de notre âme. «Etre soi-même est le plus grand luxe», insiste-t-il.

Signature olfactive

Philippe Kumara Cart est «expert olfactif». Comprenez spécialiste en parfumerie de luxe, un univers dont ce Lausannois de 32 ans connaît toutes les subtilités, tous les secrets. Loin des campagnes de pub et des senteurs impersonnelles qui inondent le marché globalisé, il met ses connaissances au service d’individus en quête de leur signature olfactive. D’abord organisés chez lui, ces tête-à-tête ont désormais lieu dans son propre espace de «Haute parfumerie», un terme faisant écho à la prestigieuse appellation haute couture.

A Lausanne, c’est une première. Ecrin minimaliste et zen, plus thé vert que champagne, la boutique Philippe K. propose huit marques de parfums rares, mais aussi des cours d’initiation à la parfumerie, son histoire, ses matières premières, ses techniques d’extraction, etc. «Je veux démocratiser la connaissance.»

Entre 450 et 640 francs la consultation individuelle de deux heures, ça fait cher la démocratie, non? «Pas par rapport aux prix du marché, qui peuvent aller jusqu’à 15 000 euros à Paris», rétorque le coach, de toute évidence éloquent. Et je ne refuse jamais de répondre à une question. Mes amis me reprochent d’ailleurs de trop en dire, mais à quoi sert le savoir si on ne le transmet pas?»

Passeur de senteurs

De quoi naît une passion? D’une prédisposition ou de l’éducation? De la nature ou de la culture? Pour Philippe Cart, Sri Lankais adopté à l’âge de trois mois sous le nom de Kumara, l’explication est limpide. «Je dois mon éveil olfactif à mon père, un fan de thé. Petit, je mettais mon nez dans toutes ses boîtes. Et il a toujours cuisiné avec des épices folles, du safran, du gingembre, de la cardamome, pour que ma sœur et moi nous rappelions de nos racines. Grâce à lui, j’ai très vite compris que senteurs et émotions étaient liées.»

Le destin avait-il flairé le potentiel de l’enfant? Alors que l’odorat du jeune garçon se développe, sa marraine perd le sien suite à une maladie. Amoureuse des parfums de luxe, elle demande à son filleul de 14 ans de lui trouver une fragrance qui lui ressemble. «J’ai réalisé que ce n’était pas seulement une question de goûts, mais aussi de personnalité.»

«Je n’étais pas fait pour être dans la lumière»

A 20 ans, «Kum Kum», comme le surnomment certains amis, est à Paris, un diplôme d’employé de commerce en poche et un rêve de chanteur-comédien aux oubliettes. «Je n’étais pas fait pour être dans la lumière.» Ou peut-être pas celle de la scène.

Fidèle à ses premières amours, le Lausannois devient vendeur de parfum chez Sephora. Loquace, souriant, dynamique, il séduit les clients de la grande enseigne, qui font parfois la queue rue Rivoli pour discuter avec lui. «Philippe a une démarche commerciale tout à fait inhabituelle. Il est tellement passionné qu’il parvient à présenter une fragrance comme un produit à véritable valeur ajoutée. Si on en avait dix comme lui en Europe, ce serait génial!», se félicite Madalina Blanchard, amie de longue date et cofondatrice de la marque de haute parfumerie Jul et Mad, vendue chez Philippe K. en exclusivité romande.

De l’or sur les fêlures

Reconnu pour ses talents de conseiller, Philippe Cart passera huit ans à arpenter le Vieux Continent au service du groupe LVMH, jusqu’à la cassure. Le burn-out. «Je passais mes journées à demander aux gens qui ils étaient, mais j’étais moi-même incapable de répondre à cette question.» De retour à Lausanne, où il décide de monter sa propre parfumerie, Kum Kum traverse une profonde crise existentielle.

En guise de thérapie, il passe un mois au Sri Lanka pour «retrouver [ses] racines». On n’en saura pas plus, sinon que la richesse spirituelle de ce pays «où il n’y a pas de pauvreté, que des gens sans argent» l’a transformé. Et d’évoquer une analogie intime entre son expérience et le kintsukoroi, l’art japonais de réparer la porcelaine brisée avec une laque d’or. «Nous devons tous faire face à des épreuves, des deuils. Les surpasser, c’est comme mettre de l’or sur nos fêlures, qui font ce que nous sommes.»

L’histoire de ce voyage et de ses précieuses fissures, l’expert olfactif l’a traduite dans une bougie de haute parfumerie 100% végétale, la bougie Philippe K., fruit de neuf mois de travail acharné. La lime du Mexique rayonne à travers l’encens de Somalie et repose sur des bois et des résines minérales, offrant une émotion puissante et lumineuse.

Comme chez un psychologue, on demande à Philippe Kumara Cart: «qui êtes-vous?» Il sourit, la joie de vivre au coin des lèvres: «Sentez ma bougie et vous aurez la réponse.»


Profil

1983: 5 décembre, naissance à Colombo, Sri Lanka.

2004: en août, entrée dans le groupe LVMH à Paris en tant que conseiller à la vente.

2013: en septembre, création du concept Philippe K.

2014: en février, voyage d’un mois au Sri Lanka.

2016: 1er septembre, ouverture de la boutique Philippe K. Haute Parfumerie, rue Beau-Séjour 15, à Lausanne. www.philippek.com.