La visite

Philippe Saire, entre espace et lumière

Dans sa petite propriété perchée sur les hauts de Lutry, le chorégraphe lausannois cultive l’esprit moderniste et les bains de nature

Il faut imaginer une petite maison des années 30 pouvant être abordée comme une œuvre de danse contemporaine. Avec une poignée de pièces, posées les unes après les autres, telles des séquences, sans porte, ni seuil, ni moulure au plafond, pour mieux faire glisser les pas et les regards d’un espace à l’autre.

Une chorégraphie traversant de part et d’autre la bâtisse carrée – de l’ombre à la lumière, du sous-sol aux combles, du dedans au dehors, du proche au lointain – dans laquelle évolue Philippe Saire lorsqu’il n’est pas en répétition. Figure majeure de la danse contemporaine en Suisse, lauréat de nombreuses distinctions, il a créé plus de 30 spectacles à ce jour, pour plus de 1000 représentations dans 200 villes d’Europe, d’Asie, d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Amérique.

«Je passe la majeure partie de mon temps dans l’obscurité des théâtres. Le rapport à la lumière naturelle, au dégagement et un accès immédiat à l’extérieur sont donc essentiels quand je suis chez moi.» La pièce à vivre dans laquelle il nous reçoit est baignée de soleil en ce matin de printemps. Mais la porte-fenêtre grande ouverte invite à commencer la visite des lieux par l’étroit balcon qui s’étire vers une grande terrasse sur pilotis. La vue est plongeante sur Lavaux, les vignes, le lac, les Alpes françaises, depuis ce terrain de La Conversion.

Sus aux portes et parois!

Au premier plan, le vaste jardin semble prolonger la métaphore d’une création scénique rythmée par différents morceaux de nature. Sur ce verger en pente, le chorégraphe a créé plusieurs niveaux reliés par des chemins plus ou moins domestiqués. Le gravier et ses chaises longues sous un gigantesque cognassier, des chaises vintage disséminées aux quatre vents pour les rêveries lointaines, la grande table qui s’anime les midis et les soirs d’été, puis des lieux d’expérimentation: un potager en permaculture et quelques petits jardins d’ornement qu’il conçoit comme des pages blanches… «Je suis assez coin. Dedans comme dehors. Le coin cheminée, le coin lecture, le coin repas. Je passe de l’un à l’autre au fil des heures.»

Originaire d’Alger, à la tête de sa compagnie homonyme depuis 1986 et du Théâtre Sévelin 36, son lieu de travail et de création à Lausanne, Philippe Saire vit depuis une quinzaine d’années dans cette petite villa répartie sur trois niveaux. «J’ai longtemps habité dans un endroit encore plus incroyable, une jolie maison dans le Daley, au milieu des vignes, surplombant le lac, et j’espérais retrouver ce rapport à l’immensité du paysage de Lavaux. Grâce à une amie, j’ai découvert cette maison à vendre qui avait connu peu de rénovations depuis sa construction dans les années 30.»

Lire aussi: «Le niveau des jeunes danseurs est de plus en plus élevé»

Face à la multitude de pièces exiguës et fermées, il choisit de repenser entièrement l’espace avec l’aide de son ami architecte Juan Menendez. Le défi principal étant d’éliminer autant de parois et de portes que possible sur l’étage principal pour faire «glisser» sol et plafond dans toutes les pièces. «On a évité de dénaturer le volume d’origine avec de grandes baies vitrées. Je préfère les choses un peu cadrées, comme l’a si bien fait Le Corbusier à la Villa Le Lac.» En témoigne l’ouverture carrée dans le mur du séjour, formant une banquette, qui permet d’admirer le paysage en tableau.

Des objets qui ont un sens

Dans ces pièces ouvertes les unes sur les autres dominent le gris et les bleus aux murs, les tons chauds des sols en bois et le cuir des meubles. Amateur d’objets à histoires, le chorégraphe chine depuis sa jeunesse. «Beaucoup de choses m’ont suivi. Cette table à manger ronde en bois gris patiné est le premier meuble que j’ai acheté à 20 ans dans une brocante à Morges. Elle peut se fermer en demi-cercle, ce qui était parfait dans mes mini-appartements d’étudiant.» Autour d’elle, des fauteuils de coiffure-manucure des années 1950 auxquels il a retiré les tablettes.

Pièce maîtresse du salon, le canapé en cuir caramel De Sede des années 1970 provient de l’Armée du salut. Les lampes, de style industriel surtout, tiennent le second rôle. «Elles sont importantes pour l’ambiance d’un lieu et surtout facile à ramener des brocantes. Je ne cherche pas la cohérence des styles, mais des objets qui me parlent. Je suis content quand je vois que j’ai repéré un truc signé payé une misère qui vaut dix fois ça.»

Les murs sont laissés nus, à l’exception de quelques objets fonctionnels exposés comme des œuvres. D’anciens cadres de pêche en bois dans lesquels les fils tirés forment des figures géométriques. Ou encore des moules en laiton datant probablement du début du XXe siècle destinés à façonner des feuilles végétales avec de la soie par les chapeliers parisiens. Les étagères, quant à elles, se remplissent de bouteilles d’alcool ramenées des aéroports durant les tournées, ou de vases, un objet qu’il apprécie et décore de fleurs du jardin.

Bric-à-brac ordonné

Le grenier de la maison est aménagé en bureau et chambre à coucher. Les cabinets de rangement répartis sur tout un pan de mur qu’il a dessiné sont inspirés de l’architecte Charlotte Perriand. La sobriété, les couleurs, le rationalisme du courant moderniste qu’il affectionne se retrouvant par touches dans sa maison. C’est ici qu’il crée la genèse de ses spectacles, dont le prochain – Angels in America – est prévu cet automne. En allant glaner dans les livres d’art et de photographies de sa grande bibliothèque située à l’arrière du salon. «J’ai besoin de voir les choses au fur et à mesure. J’affiche un organigramme des séquences sur l’un des murs pour scénariser les pièces, rythmer l’ordre du spectacle.»

Aménagé en atelier, le rez-de-chaussée semi-enterré de la maison s’ouvre sur le jardin. On y découvre un ensemble disparate d’objets méticuleusement rangés dans des coins thématisés. Des éléments tirés des décors des anciens spectacles. Des figurines d’Indiens et d’animaux reçus en cadeau à la fin des représentations. Un lit d’enfant en métal peint en blanc datant du début XIXe siècle. Des pigments de couleurs qu’il utilise pour peindre. «Dans le milieu du spectacle, tout doit être méticuleux. Alors quand je peins ou dessine, je jette les choses simplement. Librement. C’est très brut, très instinctif.»

Au-dessus de l’établi sont suspendus des dizaines de paniers de pêche, dont l’un appartenait à son père. Une petite collection guidée par la fascination du maître des lieux pour la structure tissée en fil de métal de ces objets du quotidien. «J’aime regarder comment un matériau dur se laisse travailler, être organisé en quelque chose de complexe.» A l’image des arts plastiques, des fragments de matières plus ou moins tangibles qui parsèment ses œuvres contemporaines.

A lire aussi:  Chez Olivier Mosset, au milieu des cactus

Publicité