Dans une ville qui a vu émerger des designers aussi puissants que Ralph Lauren, Donna Karan, ou Calvin Klein, un nouveau nom est en train de se faire une place: Phillip Lim. En trois ans à peine, il est passé du statut d'étudiant d'une école de design à lauréat de nombreux prix prestigieux, notamment le «CFDA (Council of Fashion Designers of America) Swarovski» qui récompense les talents prometteurs en matière de mode féminine.

Ses vêtements sont vendus dans plus de 250 boutiques et grands magasins à travers les Etats-Unis et sa marque est présente dans 26 pays. Phillip Lim a également ouvert il y a peu sa propre enseigne dans Mercer Street à Soho, où l'on trouve sa collection éponyme pour femmes, une ligne masculine, une autre pour enfants et des accessoires. Avec sa marque 3.1, l'ambition de Phillip Lim est de créer des vêtements superbes, à la fois classiques et évidents, qui permettent d'exprimer un style personnel sans effort apparent.

Pour sa collection automne-hiver 2008, Phillip Lim a d'abord absorbé les formes, les couleurs, les textures qui font partie de son environnement, de ses expériences personnelles, pour les traduire en une collection très sobre, cool et raffinée à la fois. Avec une longue silhouette qui dévoile plus qu'elle ne cache.

Résultat: des looks singuliers et inattendus, mais très justes. Le succès des ventes en témoigne: on voit ses créations sur toutes les princesses de Park Avenue en ce moment.

Le Temps: Où puisez-vous votre inspiration: de voyages lointains, dans les rues de New York?

Phillip Lim: Les inspirations les plus marquantes sont celles auxquelles on ne s'attend pas. Je suis récemment allé à Anvers, en Belgique. C'est une ville fantastique! Les gens, la nourriture, les immeubles, tout est si profond. Je n'avais rien organisé ni prévu, je me suis juste baladé au hasard dans la ville. Me trouver dans un lieu totalement nouveau pour moi, sans rendez-vous, sans obligations, ouvre réellement l'esprit à autre chose. Je puise mon inspiration dans cette nouveauté tirée du hasard.

- Dans votre collection printemps-été 2008, on a pu voir de somptueux modèles drapés dans le style de Madame Grès. Y a-t-il d'autres créateurs, actuels ou passés, qui vous inspirent?

- Bien sûr! De nombreux créateurs m'inspirent, mais il y en a un en particulier: Yves Saint Laurent. C'était un maître dans son art, et pourtant, il se remettait toujours en question pour rendre son travail plus créatif. J'admire sa sensibilité à la fois forte et romantique. Ses défilés étaient majestueux. Il a réussi à créer des ponts entre l'art et la mode assez uniques. Cela me pousse à juger mon propre travail, à éprouver mes limites et mes capacités. En termes d'influence, je pourrais aussi citer Coco Chanel et Dries Van Noten.

- Dans votre dernier défilé automne-hiver figurait une robe de cocktail en soie blanche avec des motifs en forme d'éventail sur l'épaule et la hanche, qui semblait sortir tout droit d'un vieux film en noir et blanc. Suivez-vous les tendances en vogue à Hollywood?

- Non, hélas, je ne suis pas très au fait des tendances à Hollywood. J'aimerais avoir plus de temps à y consacrer. Hollywood joue un rôle important pour la mode. C'est amusant de voir de magnifiques robes défiler sur le tapis rouge, surtout si ce sont des créations 3.1 (rires).

- Vos vêtements sont connus pour être à la fois élégants et confortables. Cette saison, vous avez introduit de riches brocarts, des métaux et des imprimés somptueux. Est-ce une direction que vous aimeriez poursuivre dans vos prochaines collections?

- Je connais des personnes qui n'aiment pas porter des imprimés. Si vous ouvrez leurs placards, vous verrez toute une palette de noirs, de blancs et de gris. C'est une manière de s'affirmer. Mais c'est fou comme une petite touche d'imprimé peut changer complètement une tenue entièrement noire. Et la combinaison de plusieurs imprimés et tissus crée une sorte de cohésion inattendue. J'adore jouer avec les textures et les couleurs. Il y aura assurément davantage d'imprimés et de tissus uniques dans mes prochaines collections.

- Selon vous, pourquoi les collections européennes sont-elles si spectaculaires en comparaison de celles, plus décontractées et faciles à vivre, des créateurs américains?

- Je crois que la différence de culture entre l'Europe et les Etats-Unis expli- que cet écart entre les styles. L'un n'est pas nécessairement meilleur que l'autre. Mais les Etats-Unis ont toujours excellé dans les vêtements informels, c'est notre force. Le fait que la mode américaine soit distincte de la mode européenne est une bonne chose. Si tout le monde faisait pareil, comment cette industrie pourrait-elle progresser? Il faut un équilibre. Si tous les vêtements étaient destinés aux défilés, que porterions-nous dans la vraie vie?

- Dans quelle mesure vos collections féminine et masculine sont-elles liées? Sont-elles censées se compléter?

- Oui et non. Oui, car il y a de nombreuses similitudes entre les collections féminine et masculine, que ce soit dans les tissus, les couleurs ou l'esprit. Mais elles sont aussi très différentes car le marché est différent. En tant que designer, je dois adopter une approche particulière pour chaque collection.

- Comment le style de la marque 3.1 a-t-il évolué au fil des saisons?

- Je réalise que cette compagnie a bientôt 3ans! Quand je consulte nos archives, je constate que le look 3.1 a vraiment changé. Ce n'était pas intentionnel. Les clients de 3.1 évoluent et il est essentiel que la compagnie progresse elle aussi de manière naturelle, tout en gardant intacts son esprit et sa sensibilité. C'est d'ailleurs là que ça devient un peu délicat.

- Quels vêtements et quels accessoires toute femme devrait-elle avoir dans sa garde-robe? Le dernier «it bag» est-il nécessaire?

- Toutes les femmes sont élégantes dans une petite robe noire. Le chemisier blanc impeccable est aussi une pièce essentielle... C'est un peu fou ce phénomène des accessoires et des produits de luxe! Est-ce nécessaire? Pas automatiquement, non.

- Quelle est la définition du style?

- Le style, c'est quelque chose qui émane de l'intérieur. Cela n'a rien à voir avec la mode. C'est une question de caractère. Les icônes du style dégagent un sentiment de confiance, d'intelligence et surtout de mystère. De ces qualités-là naît la légende. C'est ce qui les rend intemporelles.

- Tout le pays se passionne pour les prochaines élections présidentielles. Quels conseils de relooking donneriez-vous à la première femme qui brigue la Maison-Blanche ou à la potentielle First Lady?

- Voyons... J'aimerais transmettre l'image d'une beauté forte et sûre d'elle. Les habits que nous portons jouent un rôle important de dialogue. J'ai l'air de faire de la psychologie, mais c'est vrai. Quels que soient nos prochains dirigeants, les vêtements qu'ils arborent devraient véhiculer un message de sérieux et d'assurance, témoigner d'un espoir dans le développement de ce pays. En même temps, si c'est une élue, elle ne doit pas avoir peur d'être ce qu'elle est: une femme. Douce, compatissante, sensuelle et superbe. Les gens considèrent peut-être ces traits de caractère comme de la faiblesse, qui n'en ferait pas une bonne présidente. Mais je crois que vous pouvez être douce et forte en même temps. En ce sens, ce genre d'idées reflète un nouveau message de progrès. Comprenez-moi bien: je ne souhaite pas que notre prochaine présidente soit une maniaque de la mode. Mais ne serait-il pas intéressant de voir un leader capable d'établir un rapport entre un style moderne et une politique créative? Je voterais peut-être même pour cette personne.

Traduction: Pilar Salgado.