Voyage

Phnom Penh, la cinéphile blessée

A l’occasion de la première cannoise de «Diamond Island» signé par le franco cambodgien Davy Chou, petite virée dans les antres de la capitale cambodgienne, un royaume du septième art qui renaît de ses cendres

Le champagne coule à flots sur une plage privée de la Croisette. Davy Chou présentait le vendredi 13 mai «Diamond Island» à la Semaine de la Critique. Une pépite sur la jeunesse prolétaire de Phnom Penh, coproduite par les suisses Garidi Films et Michel Merkt.

Le cinéaste franco-cambodgien saisit le quotidien d’une bande issue de la génération du millénaire, des provinciaux fraîchement débarqués dans la capitale. Le jour, ils s’esquintent sur des chantiers. Le soir, revêtus de leur jean taille basse, pull à capuche et boucle d’oreille, ils circulent sur des scooters pimpés sur une ancienne île de pêcheurs: Diamond Island. Située au sud de Phnom Penh, le long de la rivière Bassac, l’île, en passe de devenir un complexe immobilier haut de gamme, sert pour l’heure de repère à cette jeunesse adepte des réseaux sociaux. Néons, bières, musique pop à fond, les filles et les garçons, se reluquent devant un parc d’attractions avant de terminer leur soirée dans un karaoké. Cet art du chant se consomme sans modération auprès des teenagers qui achètent les clips ultra kitsch tournés par des boîtes de production locales à 50 centimes la pochette.


Le roi et l’astrologue

Du jour au lendemain, de nouveaux centres commerciaux déversent ici et là des labels européens et américains à une population encore innocente. Les cafés, à l’instar du Konekla de la rue 51, vendent des milkshakes à l’avocat ou du latte macchiato tandis que les adolescents bourgeois dansent sur de la techno au Nova Club.

Exit l’esprit provincial que Phnom Penh possédait il y a encore 5 ans. A chaque coin de rue, des affiches géantes vantent les futurs gratte-ciel. Ces premières mutations s’étirent vers les étoiles comme Bangkok, la grande sœur thaïlandaise. A l’heure de pointe, les véhiculent s’enchevêtrent aux croisements des larges artères. Ils sont trois voire quatre assis sur le même deux roues ou sur un tuk-tuk. Les klaxons participent à l’ambiance cacophonique qu’un nuage noir de pollution accompagne. En toile de fond, les échafaudages en bambou d’un futur paradis ultramoderne annoncent que le changement est déjà opéré.

Elégance hexagonale

L’ancienne «Perle de l’Asie», comme on la surnommait dans les années 1920, possède encore le souvenir d’un colonialisme français. Au Sofitel Phnom Penh Phokeethra, on vous accueille d’un «Bonjour!» L’élégance et le savoir-faire de l’Hexagone se ressentent dans l’agencement des jardins. On se love dans les fauteuils en cuir du salon de thé pour savourer une pâtisserie parisienne sous un ventilateur en bois.

La situation de Phnom Penh à la confluence du Tonlé Sap, du Mékong et du Tonlé Bassac, permet à des croisières de faire halte. Les touristes se promènent autour du Palais Royal construit au cœur de l’ancienne vieille ville en 1866 par sa Majesté Preah Bat Norodom. Selon l’histoire, des astrologues lui auraient soufflé l’idée de construire sa demeure à cet endroit précis. D’ailleurs, les bâtiments sont tournés vers l’est selon les règles sacrées de la construction. Un autre haut lieu touristique est le Musée National qui contient 14 000 pièces datant de la préhistoire à l’Empire Khmer.

Hommage à Le Corbusier

Le matin, des cours d’aérobic collectifs se donnent sur le quai Sisowath ou au stade olympique, œuvre de Vann Molyvann, le fils spirituel du Corbusier. Dans les années 1950-1960, l’architecte khmer participe au désir du roi Sihanouk de réformer son pays. On lui doit ainsi le White Building, une barre de béton de 350 mètres de long offrant 468 appartements qui rend hommage au fonctionnalisme du bâtisseur de la Chaux-de-Fonds. Cet immeuble iconique du modernisme est aujourd’hui squatté par des prostituées, des travestis et des artistes. Comme certains cinéastes et intellectuels, Vann Molyvann a dû fuir le Cambodge et la cruauté de Pol Pot pour s’installer avec son épouse à Lausanne. A son retour d’exil, au début des années 1990, il découvre sa ville saccagée et désertée après l’occupation des Khmers Rouges et des Vietnamiens. «Des haut-parleurs grésillaient des messages officiels à chaque coin de rue», se rappelle-t-il avant d’ajouter que toute l’élite de son pays avait été éradiquée.

Atelier du film

Aujourd’hui, la génération qu’immortalise Davy Chou dans son cinéma utilise les Khmers Rouges comme un marqueur temporel. Le centre audiovisuel Bophana, cofondé par l’ambassadeur du cinéma cambodgien Rithy Panh, restaure et préserve le patrimoine du pays et diffuse des films sur ces années sombres dans les campagnes et villages. A Phnom Penh, cet atelier de la mémoire propose en libre accès des reportages diffusés sur des ordinateurs. Quelques images sauvées représentent l’âge d’or du cinéma khmer puisque entre 1960 et 1975 près de 400 films ont été produits dans le pays. Ce septième art voulu populaire narrait des histoires d’amour un brin guimauve. Même le roi Sihanouk s’est adonné à l’exercice mettant en scène son épouse dans une ambiance Swinging London. Durant la guerre, ces symboles d’une société corrompue seront systématiquement détruits.


Mémoire du génocide

Sous Pol Pot, l’actuel Musée du Génocide Tuol Sleng, connu sous le nom de S21, a servi de centre de torture dirigé par le bourreau Douch puis de camp de concentration et d’extermination. On en ressort l’estomac retourné par les atrocités commises. Mais on se fait rattraper par le tourbillon de la ville, on se perd dans les marchés grouillant, les rues poussiéreuses regorgeant d’étals de fortune. Un détail surprend toujours: l’éternelle douceur et la gentillesse des habitants.

Festival du court

Davy Chou participe activement à l’essor du cinéma de son pays dans lequel il est retourné vivre en 2009. Sur son tournage, il s’est entouré de techniciens stagiaires formés par l’ONG, Pour un Sourire d’Enfant (PSE) qui depuis 20 ans forme les gamins de chiffonniers. En parallèle, il tient un ciné-club et produit les premiers films de ses amis. De son côté, le collectif Kon Khmer Koun Khmer gère le festival de court-métrage Chaktomuk duquel émerge une nouvelle vague de cinéastes qui, en hommage à leurs aînés décimés, se déversent gentiment sur la scène internationale.


Guide

Y dormir

Au Sofitel Phnom Penh Phokeethra, un pain au chocolat côtoie la soupe khmère rehaussée d’herbes fraîches. Le Spa rend hommage à l’esprit calfeutré des boudoirs français.

Y boire un verre

L’Elephant bar reçoit les expatriés et touristes à l’heure de l’apéro, on y déguste le Singapore Sling, le cocktail signature du Raffles.

S’y restaurer

Le restaurant la Table Khmère propose tous les jours des cours de cuisine dans le quartier du Wat Langka, l’occasion de découvrir les richesses des mets cambodgiens qu’on déguste sur place. www.la-table-khmere.com

S’imaginer

Le Floating Art Centre cherche des fonds sur la plateforme de crowdfunding Indiegogo. Ce bateau abandonné aux abords de la ville est en passe de devenir un fief culturel.

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