Architecture

La photographie d’architecture, un défi de la taille d’un édifice

Souvent classique dans la manière de capturer les objets construits, la photographie d’architecture implique pourtant une approche particulière et une patience infinie. Regards de professionnels, entre volumes et lumières

Mille recommandations. Il faut soigner les perspectives, les lignes de l’objet doivent apparaître fidèles à la réalité, les objectifs ne doivent pas induire la distorsion de l’image ou incurver les droites qui pourraient sortir du cadre. Attention à la lumière, elle bouge vite. Le paysage et la saison qu’il reflète sont importants derrière un bâtiment, le rendu varie en fonction.

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Si l’on interroge des professionnels de la photographie d’architecture, la tâche semble insurmontable au promeneur lambda. Aux oubliettes, la photo d’iPhone de la cousine Germaine devant la tour Eiffel, stop au souvenir de Jules tout petit devant le Palais des Nations à Genève. La photo d’architecture, c’est un travail méticuleux, sensible et précis. Des optiques spécifiques, dites à décentrement, ont été conçues afin de permettre une parfaite maîtrise des perspectives, en évitant les cadrages en plongée et contre-plongée qui présentent l’inconvénient de modifier les perspectives et d’incurver les droites. L’œil humain perçoit des ombres qui apparaissent souvent sous forme de contrastes exagérés en photo. Il s’agit de bien mesurer ses paramètres, d’observer longuement la position et l’évolution de la lumière pour capturer un bâtiment au moment parfait de la journée. La mise en valeur d’un édifice doit permettre de faire ressortir son intégration au paysage, représentant le témoignage de l’architecture de son temps et sa fonction pratique.

Un genre à apprivoiser

La photo d’architecture fait partie des procédés classiques, à l’instar du portrait ou du documentaire. C’est une pratique courante, comme la photo de bijoux ou d’objets. Chaque photographe réalise ses images avec son style, sa touche. La création artistique relève d’un point de vue, d’un regard sur les choses.

C’est le rapport à l’espace et la manière dont on choisit de raconter un bâtiment qui est important, parce qu’en transcrire tous ses aspects physiques reste impossible en photographie

Tonatiuh Ambrosetti, photographe

Daniela Droz et Tonatiuh Ambrosetti se connaissent depuis toujours. Enfants, leurs parents se fréquentaient. Après une décennie de séparation, le destin les a réunis dans les bâtiments de l’ECAL à Lausanne pour les mettre sur la voie de la collaboration: elle, plus adepte de l’objet et de la photo studio, lui, homme d’extérieur. Ils photographient l’architecture. Tonatiuh a appris à intégrer la notion de l’espace que certains architectes devenus photographes restituent avec une connaissance supplémentaire. Il a étudié le sujet, et la pratique lui a apporté l’expérience.

L’interrogation de l’objet fait partie intégrante de la marche à suivre: «Je n’étais pas en mesure de contextualiser les constructions alors j’ai étudié leur histoire.» Le duo se complète, par la maîtrise de l’éclairage et l’approche matérielle de l’objet visé. Tonatiuh Ambrosetti l’admet: «La technique est en fin de compte très «simple», car elle se construit dans le respect de l’ouvrage architectural. C’est le rapport à l’espace et la manière dont on choisit de raconter un bâtiment qui est important, parce qu’en transcrire tous ses aspects physiques reste impossible en photographie. C’est pourquoi je travaille sur les volumes et la lumière.» 

S’il n’est pas évident de se mettre dans la peau du mandataire, le photographe conserve sa place au sein du projet, en prônant une continuité stylistique. La pratique constante et la tradition sont les fondements du développement d’une technique photographique. «Je ne me considère pas comme un artiste, mais je suis à l’écoute du bâtiment sans essayer de changer son message. Je respecte son origine, sa nature et sa fonction depuis des millénaires… Certains traits seront toujours incontournables, comme regarder par une fenêtre ou passer une porte! Dans tous les cas, on ne peut pas plaire à tout le monde, un ancien professeur me répétait souvent que si tout le monde aime ton travail, c’est que tu n’es pas bon!» S’il est vrai qu’un bâtiment s’exprime, par la forme, grâce à la lumière et ses réactions au cours de la journée, il va parler différemment en fonction du contexte.

Approche et démarche

Alors quelle est la meilleure méthode pour immortaliser une construction? Il semblerait que la seule valable soit de prendre le temps. L’observation et la patience sont les principaux atouts du photographe qui teste et voit différents angles sans s’acharner. Il faut ralentir, lâcher prise, fermer le tout et recommencer. Le repérage permet de construire la prise de vue, pour concrétiser le projet tel qu’il a été commandé au photographe. Tonatiuh rappelle un point crucial: «Reculer le plus possible est fondamental pour contextualiser un bâtiment, qui vit dans un lieu auquel il faut l’intégrer.»

Le cheminement depuis l’objectif au tirage passe par la numérisation et la validation des architectes. La technique du grand format permet de corriger les perspectives sans autres grands moyens. A l’ère du numérique, il est possible d’intervenir après la prise de vue afin d’apporter des modifications aux tirages. Peu à peu, l’utilisation de logiciels, tel Photoshop, s’est démocratisée, comme tous les moyens liés à l’image, du coup on a perdu le savoir-faire «sur le terrain. La photographie se réalise derrière son appareil photographique et pas devant un écran d’ordinateur», précise Tonatiuh Ambrosetti.

L’occasion a été merveilleuse de pouvoir élargir, développer et enrichir ma démarche artistique tout en explorant de nouvelles approches dans ce monde fascinant, complexe et rempli de contraintes

Fred Merz, photographe

Fred Merz, quant à lui, n’est équipé que d’un petit format numérique avec une palette d’objectifs lui octroyant une qualité excellente quels que soient les objets qu’il immortalise. Pour les 29 bâtiments sur 50 répertoriés dans l’application GVArchi Guide, il a créé une autre ambiance, mandaté par la Maison de l’architecture de Genève. Novice dans la photo de «pierres», il a un regard plus décalé sur les bâtiments, car il aime jouer avec les ombres et la lumière, amenant une action dans le cliché. Le critère primordial est d’humaniser les photos d’architecture, cela lui permet de réaliser des mises en scène, dont le but est de rappeler au travers d’actions, d’accessoires et de scénographies bien précises la fonctionnalité du bâtiment ou de ce qui l’entoure.

Son approche de portraitiste l’aide à capter la lumière et à créer des mouvements. Il ajoute des accessoires, dans un contexte fabriqué comme un décor de cinéma. «L’occasion a été merveilleuse de pouvoir élargir, développer et enrichir ma démarche artistique tout en explorant de nouvelles approches dans ce monde fascinant, complexe et rempli de contraintes», Fred Merz garde un excellent souvenir de son premier mandat d’architecture. Quelles difficultés rencontrent les photographes, alors? Par exemple, si la construction n’est pas finie et qu’il faut prouver le contraire, comme quand le bâtiment est encore en chantier ou bien lors de la phase finale pendant laquelle le lieu se remplit peu à peu. Cette phase charnière est parfois difficile, mais des occupants peuvent également amener des éléments différents au bâtiment.

Sentir le terrain

Un bâtiment, ça ne bouge pas. Joël Tettamanti en joue. Il sait qu’il faut anticiper pour saisir le bon cliché qu’il réalise, lui, à la chambre photographique. Cet appareil ancestral et très technique utilisait à l’origine un film négatif sur plaques de verre, aujourd’hui un capteur digital, mais lui préfère travailler en analogique. Le système permet de réaliser ce qu’on appelle un décentrement, c’est-à-dire que l’on peut déplacer son objectif par rapport au capteur. «On est littéralement en mesure de composer une image. On place son trépied et on choisit son point de vue. Ensuite, on mesure exactement ce qui rentre ou non dans l’image, générant un cadrage hyperprécis.»

Je suis le processus depuis le début et je me déplace au millimètre pour avoir ce que je veux, en contrôlant aussi la postproduction

Joël Tettamanti, photographe

Joël Tettamanti se nourrit de passion, il explique qu’avec les mauvais appareils à objectifs fixes, l’effet du grand-angle va bien au-delà de ce que l’œil humain peut voir. Il vaut mieux privilégier des optiques qui calment les images. Puis chaque photographe a ses préférences. «J’ai fait un choix, je ne peux pas photographier les actions avec une chambre. Peut-être une contrainte inconsciente. Je tiens à mon outil. Il me correspond, une relation intime s’est créée avec mon appareil, insufflant une rigueur et de la discipline à ma vie et à mon état d’esprit. L’impact est présent également sur mes images: je suis le processus depuis le début et je me déplace au millimètre pour avoir ce que je veux, en contrôlant aussi la postproduction, pour optimiser l’image au labo.»

Fred Merz est du même avis, le mélange de l’humain et de l’architecture lui a permis de raconter des histoires. La rencontre avec les architectes et leur vision est intéressante et enrichissante. «Ecouter le maître de la réalisation pour connaître son ressenti est passionnant. J’aime savoir comment la présence humaine autour du bâtiment a apporté un plus, par mon expérience de portraitiste. Et j’apprécie d’avoir pu relever le défi de la mise en scène des gens en cohérence avec le bâtiment.»

Architecture commence par «art»

Et la composante artistique de l’architecture à travers l’image alors? La photographie est particulièrement subjective, ce qui plaît à l’un déplaît à l’autre et la force d’une photo en découle, comme du fait de susciter des émotions, des réactions. Joël Tettamanti les génère dès le départ, c’est un aventurier, il tisse un rapport intime avec le paysage et le sol. Il arrive pieds nus sur les lieux de shootings et demande parfois à dormir dans le bâtiment. La lumière est fondamentale. Il l’attend, recommence, revient, s’imprègne du lieu dans tous ses états, à tous les stades de la construction. «Même brute, une architecture a son intérêt. Sans herbe, sans gravier. Une fois une certaine technique acquise, je transcende la connaissance pour me libérer et apporter ma touche.»

Fred Merz travaille en symétrie, son approche de la photographie d’architecture relève plus de la mise en scène cinématographique que de la prise de vue. Il tire leur portrait aux bâtiments mais ne les laisse pas seuls. L’humain, la préparation d’une sorte de scénario, les actions sous la lumière rasante, qu’il affectionne pour travailler, caractérisent sa vision du bâti. Il renforce dans cette approche en lumière rasante la volonté d’essayer de décrocher le bâtiment de son fond, d’obtenir presque un effet 3D, complété par l’apport de nombreux flashs. Ceux-ci lui permettent de souligner l’action de ses personnages et de mettre en lumière les volumes et les matières qui les entourent. Et dans la finalité, il y a un travail de postproduction avec un traitement photo qui est assez soutenu.

Après tout, une construction témoigne d’une époque, d’un lieu, d’un contexte. La composante documentaire reste essentielle dans la photo d’architecture, qui offre à la postérité les preuves d’une génération, d’un regard, d’un style, d’une ambiance qui doit marquer le paysage. Et magnifier les usages tout en reflétant la fonctionnalité du bâtiment et les codes de l’époque. Une trace énorme pour l’histoire, pour laquelle la photo agit en qualité de sauvegarde de la réalité.

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