Le Temps: Une montre comme la Traditionnelle ovale s’inscrit dans l’histoire récente de Piaget. Le passé vous inspire?

Philippe Léopold Metzger: Historiquement, nous sommes connus pour nos bijoux qui donnent l’heure. Quand on a voulu fêter nos 140 ans, on s’est dit que la meilleure manière de le faire serait de présenter notamment quelques manchettes spectaculaires à la Biennale des Antiquaires qui s’est tenue en septembre dernier, à Paris. On a pris conscience que ces pièces avaient une puissance historique. Sculpter l’or fait partie des métiers que l’on veut absolument conserver.

Une montre comme celle-ci, qui atteint un prix d’environ 50 000 francs, trouve-t-elle facilement sa clientèle?

A une exception près – une montre en titane –, Piaget ne fait que des produits en or. La marque reste spécialisée dans des produits à forte valeur ajoutée. Aujourd’hui, à notre niveau, ce que l’on doit rechercher, c’est la différentiation. Des montres comme celles-ci, on va en faire 300 ou 400 pièces. Ce serait ridicule d’infléchir la politique vers une approche plus standardisée alors que l’on a tant d’actifs en tant qu’horloger et joaillier: on est sculpteur d’or depuis bientôt soixante ans, et horloger depuis cent quarante ans! Auparavant, nous avions une fonderie d’or (Prodor SA, ndlr), maintenant on achète la matière première. Dans notre métier, il y a de plus en plus de groupes, de marques, très professionnels dans le développement de produits, dans le marketing. Or on remarque qu’à chaque fois que l’on travaille sur des petites séries, des petits volumes, avec une forte plus-value artisanale, on trouve toujours des clients. Les chiffres viennent prouver que cette clientèle à la recherche d’unicité ou de pièces produites en faible volume continue d’exister.

De quelle partie du monde vient majoritairement cette clientèle?

Elle n’est pas qu’asiatique, si c’était le sens de la question. On le voit aussi maintenant que l’on entre de plus en plus dans le monde de la haute joaillerie, cette clientèle est très internationale: américaine, moyen-orientale, asiatique, française. On a vendu des manchettes à 150 000 euros à des clients français.

Par rapport aux exportations horlogères, le marché de haute joaillerie est bien plus compétitif. Dans quelles proportions?

On n’a pas les chiffres. On connaît les exportations suisses de montres qui ont progressé de 1,9%. La joaillerie, elle, en comparaison, doit être entre 5 et 10%. C’est difficile d’avoir des chiffres. Mais il est reconnu que la joaillerie grimpe plus vite que l’horlogerie.

Le fait que vous vous positionniez à la fois sur l’horlogerie et la haute joaillerie va-t-il vous permettre d’amortir les effets de la baisse de l’euro?

On ne raisonne pas dans ces termes. Il y aura certainement un impact, avec le franc suisse de plus en plus cher, mais beaucoup plus dans des produits d’access que dans le très haut de gamme. La joaillerie n’est pas pour nous un moyen de combattre le franc cher. Quand on a décidé d’agrandir ce département, on n’avait aucun moyen de savoir que l’euro allait se déprécier de cette façon. Depuis les quinze dernières années, on a voulu se limiter à faire des produits dont on maîtrise la fabrication. Le constat est qu’on était fort en montres joaillerie, on a voulu devenir forts en montres mécaniques, parce que je trouvais que c’était une injustice que Piaget ne soit pas reconnu comme un horloger de grand talent. On s’est repositionné au travers des montres plates. Et on veut se développer à la fois sur la haute horlogerie et les montres précieuses. Nos manchettes donnent l’heure, mais ce n’est pas l’objectif premier: on veut faire un bijou merveilleux.

Cela fait longtemps que l’on n’a pas vu une montre avec un bracelet comme celui-ci. Le savoir-faire de bijoutier-chaîniste ne s’est jamais perdu chez vous?

On a toujours gardé des artisans qui avaient ce savoir-faire, même si certains vieillissent, partent à la retraite, ils ont transmis leur art. J’avais l’impression que l’esthétique de ces produits-là appartenait au passé. Mais nous avons été encouragés depuis plusieurs années par des observateurs qui connaissent bien le métier, qui nous disaient de revenir vers notre passé. Et c’est ce que nous avons fait: choisir un produit historique et, par petites touches, lui conférer une certaine modernité.