Un origami géant. Voilà à quoi doit ressembler l’esprit de Pierre Hardy, qui souffle cette année les 20 bougies de sa maison. Saison après saison, le chausseur français semble ouvrir un pli où se révèle une nouvelle facette de son univers créatif: des couleurs pop, un pavage de cubes 3D, une cambrure bizarre, un tissu futuriste. Le centre de la sculpture en papier reste, lui, immuable. Aujourd’hui comme en 1999, sur la semelle d’une basket ou sur le talon d’un escarpin, pour homme ou pour femme, les lignes flirtent toujours avec la radicalité, une forme d’acuité que viennent renforcer un monochrome ou une monomatière. L’essence d’un style, qu’il est peut-être encore trop tôt pour figer.

Car Pierre Hardy n’aime rien tant que la découverte, l’expérimentation. Et l’aventure. La plus grande, à ce jour, est celle qu’il vit avec la maison Hermès, où il dessine depuis 1990 les collections de chaussures pour femme, puis pour homme, et où il dirige également la création des bijoux depuis 2001. Un instinctif qui est parvenu à se cadrer, en somme, un hyper-créatif qui porte dans son regard à lunettes toute la légèreté et la fraîcheur de son adolescence. A Paris, dans son studio, interview millefeuille.

Le Temps: Vous fêtez les 20 ans de votre marque, Pierre Hardy. Les avez-vous vus passer?

Pierre Hardy: Pas du tout. La dynamique de la mode y est pour beaucoup, car tout va très vite, on n’a jamais vraiment de recul, et c’est très bien comme ça. Je supporterais moins bien un job où il faut revenir sans arrêt sur les mêmes choses, passer des années sur les mêmes projets. Je ne suis pas un ruminant. Dans mon travail, quand les idées n’arrivent pas assez rapidement ou assez spontanément, c’est qu’elles ne sont généralement pas bonnes.

Comment étiez-vous à l’âge de 20 ans?

Complètement insouciant. D’abord, j’étais très heureux. J’ai fait des études en arts plastiques, un domaine que j’adorais. Je voulais juste apprendre et pratiquer des choses que j’aimais. La question de la carrière ou du métier n’était pas très importante. D’ailleurs, je ne savais pas trop ce que je voulais faire. Je ne savais pas que j’aimais bien la mode, alors que si, sûrement. Petit, je passais mes étés sur des plages corses à dessiner des collections. J’inventais tout: vêtements, maquillage, accessoires, coiffures. Et à 4-5 ans, je savais déjà ce que je voulais porter ou pas, j’étais très pénible!

Quel était votre style vestimentaire à 20 ans?

J’étais très néo-romantique. J’avais les cheveux longs, je portais de grandes écharpes. Je m’étais trouvé des santiags en daim gris qui étaient dingues, pas du tout cow-boy, c’était des espèces de poulaines. Je portais aussi beaucoup de vêtements de mon grand-père, de grands manteaux très années 1940-1950, des gilets aussi. Personne de mon âge ne s’habillait avec des marques de prêt-à-porter. Déjà, on n’avait pas l’argent pour ça, et puis c’était ringard, c’était plouc! Enfin, disons que c’était pour les adultes, les jeunes ne trouvaient pas ça très créatif, on n’était pas du tout dans ce truc de distinction sociale. Les looks vraiment mode, c’étaient des constructions de bric et de broc.

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Quinze ans plus tard, vous avez commencé à travailler pour la maison Christian Dior. Quel a été le cheminement?

J’ai passé une agrégation en arts plastiques, ce qui m’a mené à l’enseignement, et parallèlement je ne faisais que du dessin, de la peinture, des choses comme ça. Mais beaucoup de mes amis d’école ont continué dans la mode. A travers eux, j’ai rencontré des gens de ce milieu qui m’ont demandé petit à petit de faire des illustrations, d’accessoires notamment. Un jour, une fille qui dirigeait un bureau de style avec lequel je travaillais est devenue directrice de studio chez Dior. Elle m’a demandé de la suivre pour dessiner les collections de chaussures, ce qui était un hasard.

Les chaussures vous ont également conduit chez Hermès, en 1990. Qu’est-ce qui vous a plu dans cette maison, où vous travaillez encore aujourd’hui?

C’était un moment où les accessoires commençaient à prendre leur essor dans l’industrie de la mode, et à bénéficier de l’incroyable créativité des studios de prêt-à-porter. Hermès n’était pas une maison de mode justement, c’est cela qui m’intéressait. C’était une maison de «lifestyle» et de sport qui incarnait – et incarne encore – un certain chic français. Quand je suis arrivé, la direction repensait l’image globale en se demandant ce que pouvait être la mode, et donc les chaussures, pour une telle maison. C’était assez révolutionnaire comme questionnement à cette époque, et d’autant plus excitant pour un créateur. Aujourd’hui, je prends de plus en plus de plaisir chez Hermès. Mon travail s’approfondit, car cette maison est d’une richesse hallucinante. Je continue à découvrir des formes, un vocabulaire, une nouvelle grammaire. Le fait d’avoir entamé la création des bijoux m’a aussi offert une nouvelle approche, de nouvelles techniques. Ça a été la découverte d’un nouveau métier.

Pourquoi avoir lancé votre propre marque de chaussures?

A l’époque, je travaillais aussi pour Balenciaga, où je suis resté douze ans. Malgré cela, il y avait toujours des marges dans lesquelles je ne pouvais pas aller, car ça ne cadrait pas avec les collections que je dessinais. C’était un autre versant de moi-même. J’ai donc décidé de créer ma marque pour concrétiser ces idées. Encore une fois, je l’ai fait en toute spontanéité, ce n’était pas du tout une stratégie. La presse et les acheteurs ont tout de suite bien réagi, j’ai eu de la chance.

Quel est le point de départ d’une chaussure Pierre Hardy?

Ça dépend, il y a plusieurs degrés d’invention. Ça peut être de la réinterprétation de standards comme la combat boot, la basket, la ballerine, etc. Et moi je vais la faire plutôt comme ça ou comme ça, c’est là que la créativité intervient. Ça peut aussi être l’invention d’une nouvelle forme de chaussure. Mais la mode n’est pas faite pour ça en ce moment, je ne pense pas qu’elle recherche beaucoup le futurisme ou l’avant-garde. On est beaucoup dans les recompositions, les réamalgames, les collages. Mais peut-être est-ce cela aujourd’hui, la modernité.

Comment expliquez-vous cette frilosité créative?

C’est un système de pensée: les gens ont peur de la nouveauté et des formes trop exogènes parce qu’ils ont peur de l’avenir. Quand j’étais petit et que je pensais à l’an 2000, je voyais un futur excitant. Aujourd’hui, on ne pense même pas à l’an 3000, parce qu’on se dit que dans moins d’un siècle, il fera cinq degrés de plus et que la Terre va exploser. La mode est simplement le reflet de ces questionnements bien plus vastes. Si l’on se réfugie actuellement dans les années 1970-1980, et même 1990, c’est parce que ces périodes semblent plus rassurantes, plus confortables. Ce dont je ne suis pas du tout sûr. Par exemple, c’est vrai que certains vêtements étaient mieux faits il y a trente ou quarante ans, mais qui pouvait se les payer et les porter?

Je n’ai pas d’idéal, il ne faut pas trop en avoir en mode, surtout en ce moment

La nostalgie vous agace?

C’est une question de goût. Par exemple, j’adore le cinéma d’Antonioni ou de Fellini de la fin des années 1960, début des années 1970. Esthétiquement, je trouve qu’il n’y a rien de plus beau et, si j’étais une femme, je rêverais de m’habiller comme Monica Vitti. Mais je ne le ferais pas, car si je sortais dans la rue, j’aurais l’air déguisée. C’est là où je trouve Miuccia Prada incroyablement intelligente. On sent que son travail est nourri de cette époque-là, mais elle la revisite, la retourne, la déglingue complètement pour la rendre actuelle.

Vos angoisses existentielles ne vous empêchent jamais de créer?

Je ne crois pas, à moins qu’elles ne soient tellement intériorisées que je n’arrive pas à les exprimer! Au contraire, j’essaie de m’échapper par le haut. Peut-être est-ce un leurre, une utopie, mais l’un des moteurs de la mode, c’est de rendre les angoisses plus vivables, voire agréables.

Qu’est-ce qu’une bonne chaussure?

Les chaussures sont des objets qui sont là pour répondre à des besoins quotidiens, le corps doit pouvoir vivre avec, qu’il s’agisse d’une soirée exceptionnelle, d’aller au boulot tous les jours, ou de simplement rester chez soi. Pour moi, la bonne chaussure est celle qui trouve le bon pied. C’est Cendrillon inversé, la bonne chaussure! Que ce soit une basket, une botte ou un escarpin, ça n’a aucune importance. Je n’ai pas d’idéal, il ne faut pas trop en avoir en mode, surtout en ce moment. J’aime bien la multiplicité de la mode actuelle, il y a beaucoup moins de règles que par le passé. Par exemple, «Suis-je un garçon? Suis-je une fille?», on a le droit d’hésiter, et ce droit-là est absolument génial. Encore une fois, n’ayons aucun regret par rapport au passé.

Dans la rue, regardez-vous la façon dont les gens sont chaussés?

Tout le temps, c’est horrible, c’est une déformation, c’est une maladie! Mais je n’en tire aucune conclusion, je suis pas dans une démarche comportementaliste. Ça me donne juste une petite information sur ce que les gens aiment, vers quoi ils vont.

Peut-on encore parler de fautes de goût?

Peut-être que l’un des propres de la modernité et de la mode contemporaine, c’est d’avoir un peu gommé cette histoire-là. Je pense que la faute de goût va finir par disparaître, car elle peut aujourd’hui être revisitée de sorte à devenir un style.


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