pointure

Pierre Hardy, sur les pointes

Il crée des chaussures féminissimes et vient de signer sa première collection de bijoux pour Hermès. Rencontre dans le salon de son appartement parisien, grand comme une salle de bal

On devrait toujours commencer ses rencontres par la fin. A ce moment précis qui précède la séparation, lorsque la personne baisse la garde. C’est à cela que l’on pense en quittant le créateur Pierre Hardy – promu cette année directeur artistique des bijoux Hermès – sur le seuil de son appartement. Retour sur une rencontre, lorsque la porte s’ouvrit.

L’antichambre immaculée, avec ses sept mètres (plus encore?) de plafond mouluré est un pâle avant-goût de ce qui attend le visiteur, lorsqu’il arrive dans le salon. Une pièce grande comme une salle de bal, avec ses colonnes de marbre rouille, ses plafonds peints de femmes aux quatre coins, allégories de quelque chose, mais de quoi? La cheminée de marbre noir est écrasante de superbe. «C’était la salle de réception de Ferdinand Barbedienne, l’un des fondeurs des sculptures de Rodin.» On croit être arrivé au cœur des choses: dans le foyer, au sens premier du terme. On est dans le salon d’apparat, et qui dit apparat, dit apparences. Un théâtre à l’italienne, tout en exubérance, pour un hôte, tout en retenue. Seuls ses fauteuils Barcelona noirs de Mies van der Rohe, ce tableau de Castelli, ou ce CD de Fisherspooner qui tourne en bruit de fond en disent un peu plus long sur lui.

«Je n’étais pas programmé pour faire de la mode. Médecin ou boulanger, peut-être. Mais pas la mode», dit-il. Après des études de dessin, Pierre Hardy est devenu l’assistant du créateur Camille Unglick. «Vous connaissez? A l’époque, ce qu’il faisait était assez marginal.» Pierre Hardy a travaillé pour Dior, puis Hermès pour qui il dessine des chaussures depuis 12 ans. En parallèle, il donne des cours à l’Ecole supérieure des arts appliqués Duperré à Paris. «Un contrepoison à tout le reste: aux contraintes de ce milieu professionnel qui court après le temps et l’argent. L’enseignement me permet de penser, me donne le temps de faire et réfléchir à ce que je fais.» Entre le monde du luxe et celui de l’enseignement, il fait le grand écart.

Chapitre premier: les bijoux

«Le directeur artistique bijoux d’Hermès est parti. Jean-Louis Dumas Hermès m’a demandé de prendre ce poste. Il m’a donné 24 heures de réflexion. J’ai dit oui.» Et voilà comment tout a commencé. «Ça m’est égal de faire des bijoux, des chaussures, des sacs ou même des lampes. Ce qui m’intéresse, c’est la forme, le métier. J’ai abordé le bijou en plasticien, décomplexé, avec humilité», souligne-t-il. Avec humilité, soit, mais avec le désir de faire table rase, de créer un nouveau vocabulaire des formes. «J’avais envie de modernité pour Hermès. C’est un univers masculin, terrien. J’ai essayé de retrouver le vrai sens de la marque, chercher ce qui est fondateur; et l’élément fondateur d’Hermès, c’est le clou de forgeron. C’est le truc premier, et en même temps le plus violent.» Résultat: ce fameux clou, en or, sublime de simplicité, pend au bout d’une cordelette de cuir rouge. Mais cela n’était pas suffisant pour Pierre Hardy: il voulait lui donner du mouvement. «A priori, un clou n’est pas sensuel. Il fallait qu’il acquière une féminité, une sensualité. J’ai cherché la souplesse dans sa rigidité.» L’objet s’est plié à sa volonté. Et le voici qui s’enroule avec souplesse autour d’un doigt, à la saignée d’un poignet, autour d’un cou. Il se fait petite bague ou grand collier. «Avec les bijoux, il n’y a pas d’échelle: un dessin ne donne pas la mesure de l’objet fini. Il peut être tout petit, ou énorme.»

La plupart de ses créations – comme la bague «Fusion» en or jaune et œil de tigre – sont d’une simplicité qui confine à l’ascétisme. «Une cliente Hermès n’a pas besoin de choses ostentatoires», souligne Pierre Hardy. Il s’amuse à décliner les fameuses chaînes en argent, emblématiques de la marque, encourage les clientes à jouer, à ne pas prendre le bijou au sérieux. Sa collection est très contemporaine, sans pour autant trahir la marque. Une belle manière d’ancrer Hermès dans le troisième millénaire.

Chapitre deuxième: les chaussures

Le showroom de Pierre Hardy, situé à l’étage au-dessous de son appartement, est aussi petit que son salon est grand. Sur les murs: des boîtes de chaussures de ses collections précédentes. Et sur les étagères: la collection de cet automne. La première paire que l’on voit, parce qu’elle saute aux yeux, totalement théâtrale et follement extravagante: des sandales de fourrure pour la femme de Rahan, des chaussures de femme des cavernes moderne, qui s’enroulent autour de la cheville, du mollet, jusqu’au creux poplité. Plus loin sur l’étagère, des escarpins compensés de daim gris, que l’on sent faits pour cambrer le pied, l’accompagner dans sa courbe, pousser le cou de pied vers l’avant: des chaussures de femme fatale qui existent dans une version bottes vertigineuses. Et ces bottes en cuir tourné comme un arc-en-ciel; et ces bottines noir et blanc que Pierre Hardy a baptisées «Vague», tellement stylisées, presque un tableau abstrait; et encore celles-ci, avec une lanière qui passe sous le talon, une sorte de «géométrie douce». Puis le regard tombe sur des ballerines de Merveilleuse du Directoire, ou de petit rat de l’Opéra, toutes roses, avec leurs rubans noirs. «Vous avez fait de la danse?» demande-t-on à Pierre Hardy. «Oui, longtemps, beaucoup», répond-il. Soudain, tout devient évident: ce lien invisible relie ces ballerines, ces «demi-pointes» à la pointe de forgeron, c’est la danse. La danse qui assouplit de gré ou de force les corps les plus raides, et même les clous. On comprend alors les esquives du créateur, ses pirouettes, ses sauts de chat sur les questions qui ne lui plaisaient pas. Comme si les vérités ne devaient être dites que sur le pas de la porte...

Publicité