Design

Pierre Paulin, le designer sidérant

Le designer français symbolise l’ambiance pop et sexy des années 1970. Ses héritiers réveillent certaines pièces de ce mobilier: «J'ai grandi dans la maison du méchant de James Bond» se rappellent-ils. Ils exposent des éléments à Genève

Ce sont des meubles aux courbes généreuses et aux coloris pétaradants. Des créations aux titres évocateurs (Mushroom, Pumpkin, Tongue) qui raniment les souvenirs d’un XXe siècle cocooning, voluptueux et indolent. Leur auteur? Pierre Paulin, designer français à la carrière phénoménale démarrée en 1952. Son inspiration? Elle lui vient partout: du Japon traditionnel, des tentes du monde arabe mais aussi des maisons vikings encastrées dans le sol. Longtemps, le designer devra surtout sa notoriété à l’aménagement des salons de l’Elysée commandé par les Pompidou en 1971. Largement publiées, les photos de ces ensembles de canapés profonds et de luminaires de l’espace donnent au pouvoir un décor de science-fiction.

Avec Verner Panton au Danemark, Pierre Paulin va ainsi symboliser les années 1970 à travers ce mobilier pop et sexy, confortable et à l’élégance folle. Au point d’avoir éclipsé une bonne partie de sa production ultérieure. Car Pierre Paulin n’a jamais cessé de travailler jusqu’à sa mort, en 2008. «Les années 1980 sont fascinantes mais très méconnues, explique Benjamin Paulin, son fils. Peu de temps avant qu’apparaissent les galeries de design et le mobilier en édition limitée, il va fabriquer sa table Cathédrale en toute petite série. Présentée au Musée des arts décoratifs, c’est elle qui va convaincre François Mitterrand de confier à mon père l’aménagement de son bureau présidentiel.»

Utopies industrielles

Avec Alice, sa femme, et Maïa, sa mère, Benjamin Paulin entend prolonger l’œuvre de son père à travers la marque Paulin Paulin Paulin. «Un nom comme un écho qui signifie notre volonté de perpétuer cet héritage en espérant que nos enfants poursuivront cette aventure. Notre but est avant tout de créer des meubles qui n’avaient pas d’existence possible dans le contexte de l’époque. Cela ne nous empêche pas de continuer à travailler avec des marques comme Artifort, Ligne Roset ou Gubi, à qui on délivre des licences sur des modèles qui se fabriquent à grande échelle. Nous, nous sommes des artisans qui cherchent à réveiller ce que j’appelle des utopies industrielles.»

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Du design haute couture qui fait revivre l’ensemble Alpha. Dessiné pour l’Elysée, puis adapté pour les particuliers par Alpha, un sous-traitant du Mobilier national, l’ensemble fauteuil et canapé s’était mal vendu. Paulin Paulin Paulin l’a ressorti. Il est aujourd’hui devenu iconique.

Ou encore ce programme d’habitat ultra-modulable destiné au grand public que Pierre Paulin avait dessiné pour l’éditeur américain Herman Miller. «Tout était prêt. Mais tout a été annulé au dernier moment, Miller trouvant que, avec la crise pétrolière, se lancer dans le domaine domestique était trop risqué. Cet échec a été l’une des grandes déceptions dans la carrière de mon père.»

Réveillé par la mode

L’histoire de Paulin Paulin Paulin remonte à 2012. Benjamin Paulin visite une exposition et tombe sur une chaise longue sur laquelle il a grimpé toute son enfance. «La Déclive consistait en une succession de lames d’acier maintenues entre elles grâce à une sorte de colonne vertébrale, dont l’articulation lui permettait d’adopter n’importe quelles positions. Mon père l’avait prototypée entre 1966 et 1968. On en trouvait dans toutes nos maisons. J’avais grandi avec elle mais je l’avais perdue de vue. Et là, je la retrouve, mais sans pouvoir la toucher ni m’asseoir dessus.»

Il parle à Azzedine Alaïa de ce moment à la fois très émouvant et très frustrant. Le créateur de mode lui répond: «Fabrique-m’en une!» «Ça a été le déclic. Je me suis dit que ce design au contact duquel j’avais vécu méritait qu’il existe aussi pour d’autres. Que d’être exposés dans un musée, c’était sans doute très bien, mais que ces objets ne devaient pas rester enfermés. J’ai cherché les artisans capables de faire cette chaise. Azzedine m’a ensuite commandé d’autres pièces pour son appartement, ses expositions et ses showrooms. Louis Vuitton va aussi beaucoup nous soutenir.» A travers Nicolas Ghesquière, son directeur artistique et fan absolu de Paulin qu’il connaît personnellement, la maison au monogramme a notamment ressuscité le projet d’Herman Miller sous l’intitulé Jeux de formes.

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La mode s’entiche donc de ce mobilier qui lui ressemble, bien qu’il soit très technique; sa modernité apparaît moins austère que celle des créations très en vogue de Jean Prouvé, Charlotte Perriand ou Le Corbusier. Il est gai, confortable, enveloppant parfois même de manière assez érotique. «Ce sont des meubles qui, par la position qu’ils induisent, rendent belle n’importe quelle personne assise dedans, observe Arnaud Christin, architecte d’intérieur et propriétaire du showroom Complete Works, qui expose en ce moment à Genève une partie de la vingtaine de pièces éditées par Paulin Paulin Paulin. Il y a aussi le fait qu’aux Etats-Unis des personnalités telles que Virgil Abloh, Beyoncé et Jay-Z se sont souvent fait photographier dans ces meubles. Le marché américain a en grande partie contribué à relancer l’intérêt pour cette production.»

La maison du méchant

Même si Pierre Paulin considérait l’esthétique du design comme une contrainte liée à l’objet et non pas la manifestation d’un projet artistique, on le retrouve aussi exposé dans les galeries d’art contemporain. Chez le Parisien Emmanuel Perrotin, par exemple, qui présentait il y a quelques années le mobilier post-space age du chanteur et compositeur Pharrell Williams.

Reste que, dans l’imaginaire collectif, le designer français est indéfectiblement associé au cinéma. Ses poufs champignons tendus de jersey orange évoquent immédiatement des scènes de films. «J’ai grandi dans la maison du méchant de James Bond», confirme Benjamin Paulin. «Les copains qui venaient chez moi étaient tous fascinés. Ces meubles constituaient un terrain de jeu incroyable pour les enfants, mais aussi pour les animaux», continue-t-il en rappelant que Pierre Paulin avait des origines suisses. «Sa mère était Lucernoise. La Suisse appartenait à sa mythologie, il y faisait référence tous les jours. Cela se traduisait par une espèce de fantasme d’efficacité, de pureté et d’honneur dans tout ce qu’il entreprenait. Il aimait ce pays par-dessus tout. Il avait même songé à reprendre son passeport helvétique. Mais la vie en a décidé autrement. Reste que sa dernière volonté a été d’avoir ses cendres dispersées au-dessus du Rigi.»

Exposition jusqu’au 31 décembre, Complete Works, rue du Perron 27, Genève, 022 311 70 50.

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