Le luxe a-t-il encore le pouvoir de se rendre invisible?

Je songe notamment à cet art japonais du kintsukuroi. Cette savante façon de réparer les céramiques brisées à l’aide d’un joint d’or. Plus exactement une résine recouverte de poudre d’or. Une manière de reconnaître l’histoire de l’objet, de mettre la cassure en majesté, de signifier que, dans la culture nipponne, les failles sont précieuses et que l’on peut glisser de la beauté dans les fêlures.

«Le luxe, c’est ce qui se répare», disait Jean-Louis Dumas Hermès. Il y a tant de choses sous-tendues par cette petite phrase-là. La notion de pérennité d’abord. Une chose précieuse qui dure se transmet forcément. L’émotion aussi: on ne prend la peine de réparer un objet que si l’on y est attaché, et parfois pour des raisons qui n’ont rien à voir avec sa valeur pécuniaire. Le contraire de l’obsolescence programmée de ces objets fabriqués pour être jetés sans réparation possible.

Le luxe poussé à son paroxysme, c’est celui qui nous fait remonter aux origines de l’objet, avant la valeur ajoutée par les mains et l’intelligence de celui qui l’a pensé, conçu, en usant de savoir-faire séculaires. C’est la beauté des mystères de fabrication et de ses secrets. Il y a une politesse du luxe. Lorsqu’il se fait discret, joue les méconnaissables, lorsqu’il ne dit pas son nom, mais choisit ceux par qui il se laisse reconnaître. Lorsqu’il se niche par exemple dans un sac à main qui ne s’appelle ni Kelly ni Birkin, même si son pedigree est similaire.

Le luxe s’inscrit dans ces lieux habités où l’histoire s’est écrite. Comme le palais Gangi, splendeur baroque de Palerme où fut tourné Le Guépard, où Tancrède et Angelica sont tombés amoureux et dont la maîtresse des lieux, la princesse Carine Vanni Mantegna di Gangi, nous a ouvert les portes. C’est l’élégance d’un Hubert de Givenchy dont la parole est rare et qui accepte d’évoquer son amie et muse Audrey Hepburn. Cette complicité, cette amitié qui fut à l’origine de tenues inoubliables. La preuve que l’on peut créer le beau par amour. Par désamour aussi, dirait Serge Lutens.

Il arrive aussi au luxe d’être vertueux. Récemment, le président d’une marque de luxe me confiait: «Notre industrie ne va pas pouvoir continuer à fonctionner comme cela: si elle ne veut pas se rendre odieuse en période de crise, elle doit s’engager, prendre des positions écologiques, aider, redonner à la société, d’une manière ou d’une autre.».

Le luxe est un mot dont la réalité est difficile à circonscrire, car il embrasse des réalités multiples. Nous avons fait un choix. Celui du luxe courtois.