Design

Poltrona Frau, c’est du tout cuir

Née à Turin en 1912, mais installée à Tolentino, Poltrona Frau a créé certains des fauteuils les plus emblématiques du design. Visite au siège du fameux modèle Vanity Fair

Dans l’univers du design italien, Poltrona Frau tient une place à part. Une place géographique s’entend. La marque n’est pas implantée dans le nord du pays où siègent la plupart des grandes maisons de meubles de la Péninsule. Mais à Tolentino, petite ville des Marches où elle produit, entre mer et montagnes, du mobilier depuis 1963.

Pour son centième anniversaire, en 2012, elle ouvrait là un musée, dont elle confiait la scénographie à l’architecte et designer Michele de Lucchi, un ancien de Memphis qui jouit d’une immense aura historique. «C’est quelqu’un avec qui nous avons déjà beaucoup travaillé et qui connaît bien notre philosophie», explique Elena Lorenzon, chargée des relations publiques de Poltrona Frau. A l’intérieur, le designer florentin expose les pièces emblématiques dans des alcôves légères faites de tissu et de bois. Mais il a laissé une place à part à la plus star d’entre elles. Dans sa dramaturgie, Michele de Lucchi lui dédie carrément un gigantesque mausolée de verre. Siège dodu au look immédiatement reconnaissable, le fauteuil Vanity Fair créé en 1930 à partir d’un dessin de Renzo Frau résume à lui seul l’esprit du fabricant de meubles: confortable, élégant et atemporel.

Fournisseur royal

En Italie, la plupart des maisons de design possèdent ce genre de galeries, directement intégrées à leurs usines. Car préparer l’avenir, c’est savoir apprendre du passé. Né en Sardaigne en 1881, Renzo Frau se forme au métier de maître tapissier. Au cours d’un voyage en Angleterre, l’artisan découvre le fameux Chesterfield, sofa viril et British avec son capitonnage typique à boutons. De retour en Italie, il fonde Poltrona Frau à Turin en 1912. Dans sa boutique, il commercialise et fabrique des fauteuils et des canapés pour fumoirs qui répondent aux goûts cossus d’une bourgeoisie d’empire. Voir de la monarchie, la maison de Savoie régnant encore sur cette Italie d’avant la Première Guerre mondiale. «Philibert Ludovic de Savoie, duc de Pistoia, va lui passer commande d’une large bergère, reprend Elena Lorenzon, que Renzo Frau fabrique avec un dossier incliné, travaillé en cuir plissé.» Il a aussi l’idée d’équiper l’un des accoudoirs d’une tablette rétractable pour y poser un bouquin. Sauf que le duc ne lit pas. «Par contre, il fume le cigare. Il va demander à Renzo Frau de remplacer la tablette par un cendrier. Commercialisé sous le nom de «1919», date de sa création, le fauteuil sera le premier grand succès public de Poltrona Frau.» Au point de faire de la marque, le fournisseur officiel de la famille royale dès 1926.

Renzo Frau meurt la même année. Savina Pisati, sa femme, reprend l’affaire. Au drame de cette disparition prématurée s’ajoute celui de la crise financière qui met sur la paille une bonne partie de l’économie mondiale. «Savina comprend alors que pour maintenir l’entreprise à flot, il faut créer des produits pour les cafés, les restaurants et pour toutes sortes d’espaces publics.» Elle va ainsi décrocher l’aménagement du parlement italien. «Les meubles Poltrona Frau fourmillaient de détails. Elle va les simplifier et chercher à créer des modèles aux formes plus géométriques.»

Taillé dans un cube, le modèle Tabarin lancé en 1939 fait référence à un célèbre cabaret parisien, même si ses lignes s’inspirent du mobilier américain. Il sera aussi le premier à vraiment s’exporter hors d’Italie. Savina Pisati va également signer des contrats avec les chantiers maritimes. Les premières classes du paquebot Rex seront ainsi aménagées avec des meubles de l’entreprise turinoise. Ce voyage transatlantique sera aussi son ticket d’entrée pour le vaste marché des Etats-Unis.

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Lit érotique

Mais qu’est-ce qui fait qu’une entreprise prospère de Turin décide un jour de s’exiler dans la campagne des Marches? On y vient. En 1962, la marque se porte mal. Pour le cuir, Poltrona Frau se fournit exclusivement auprès d’un marchand de peau de Tolentino qu’elle n’a plus les moyens de payer. L’entreprise turinoise et son tanneur, propriété du groupe de mode Nazareno Gabrielli, trouvent un arrangement: le premier se fait racheter par le second. Une année plus tard, Poltrona Frau déménage.

Sauvée de la faillite, la maison va s’agrandir et multiplier les collaborations avec des designers italiens. Gio Ponti crée Dezza, un petit fauteuil destiné à l’hôtellerie «et qui sera le premier modèle en kit de la marque», reprend Elena Lorenzon, qui montre ensuite le siège Sanluca d’Achille et Pier Giacomo Castiglioni inspiré de la façade de l’église San Luca de Bologne où les frères designers sont nés. Sous la direction artistique de Luigi Massoni, Poltrona Frau va même produire Lullaby Due, un lit rond complètement pop, complètement érotique.

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La marque va aussi se diversifier et s’associer avec des constructeurs automobiles, d’abord avec Porsche dans les années 1980 puis avec Ferrari, pour qui elle invente le concept de «Tailor Made», le fameux atelier de Maranello où chaque acheteur peut customiser son bolide presque comme il l’entend.

Poltrona Frau va également poursuivre la stratégie payante de Savina Pisati en aménageant des musées, des salles de concert (l’Opéra d’Oslo avec des sièges des architectes Snøhetta, le Walt Disney Concert Hall de Los Angeles avec ceux conçus par Frank Gehry) et des auditoriums (celui du New York Times et de l’Apple Store de New York), mais aussi les premières classes de la compagnie Singapour Airlines.

La force du capiton

Ces commandes spéciales, l’entreprise en stocke une partie dans son usine. Installés sur des étages de rayons géants, il y a là les banquettes noires que l’architecte Jean Nouvel a créées pour son Louvre Abu Dhabi, des fauteuils carénés comme des avions dessinés par le designer Marc Newson et destinés à un lounge d’aéroport.

Juste à côté, dans les ateliers, les artisans fabriquent les meubles qui partiront en magasin. Ici, on travaille principalement le cuir, même si le tissu et le velours entrent aussi dans la composition de certaines collections. Le cuir, une matière première que l’entreprise soigne comme de l’or. Depuis 1996, chaque pièce de peau est analysée dans le laboratoire interne de la maison. A la fin de son «torture test», elle sera estampillée du label Pelle Frau, ou renvoyée chez son tanneur. «Ce qui garantit à l’acheteur un cuir de la meilleure qualité possible», reprend Elena Lorenzon devant Archibald, un fauteuil du Français Jean-Marie Massaud, récompensé en 2009 par le magazine Wallpaper et devenu instantanément le best-seller de la marque.

Mais c’est le travail sur les canapés de la ligne Chester qui est sans aucun doute le plus spectaculaire. Car rien n’a fondamentalement changé dans la confection de ce meuble dont le nombre de boutons à enfiler réclame force et patience. «Il faut trois jours entiers pour le fabriquer», explique Andrea, maître tapissier, en montrant le carcan d’acier perforé qui lui permet de placer les trous du capitonnage pile au bon endroit sur la carcasse du canapé.

Chanson des Beatles

Au prochain Salon international du meuble à Milan le 9 avril, Poltrona Frau présentera un nouveau sofa des architectes et designers Ludovica et Roberto Palomba. Le couple sarde en a déjà signé deux pour la marque. «Let It Be et Come Together. On leur a donné des titres de chansons des Beatles. Mais pour celui-ci, on ne sait pas encore», explique Roberto Palomba en tournant autour de son prototype sur lequel on pourra travailler, se reposer seul ou opérer à plusieurs tous les échanges possibles.

«Nous venons d’une génération où la télévision se trouvait au cœur de la maison. Avec les technologies numériques actuelles, ce concept a totalement disparu. Elles ont bouleversé notre manière de vivre. Et fait qu’aujourd’hui le canapé a pris la place de la télé», continue le designer, qui veut encore corriger son projet. «Comme pour toute nouveauté, la pression est forte. D’un côté, il y a le marché qui attend ce genre d’objet. Et de l’autre, une marque qui porte un immense héritage. Il n’y a pas de style Poltrona Frau, mais des valeurs de qualité et de savoir-faire qu’il faut absolument transmettre tout en sachant les projeter vers le futur.»

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