Nostalgie

En première classe sur un transatlantique des années 1920

Dans l'entre-deux guerres, les paquebots «Ile-de-France» ou «Normandie» représentent la quintessence de l’art de vivre sur l'océan. Des palaces flottants conçus comme des théâtres, pour se montrer et être vus, flirter et danser au rythme du jazz. Départ imminent

Imaginez: vous embarquez en première classe sur un transatlantique de l’entre-deux-guerres, avec vos dix malles. Votre journée se déroule selon le même rituel, pendant presque quatre jours de voyage: au réveil, vous sonnez le steward, qui vous amène la vaste carte des petits déjeuners. Vous croquez dans une brioche cuite pendant la nuit dans la boulangerie du navire, en lisant le journal imprimé à bord, pour prendre connaissance des nouvelles de la terre, du cours de la bourse. Heureusement, tout cela est loin. En mer, on est «affranchi de tout ce qui, hier, vous empoisonnait et vous opprimait», se réjouit un journaliste de l’hebdomadaire L’Illustration, le 25 septembre 1926.

Flirter avec Marlene

Il est 9h, c’est le moment d’une promenade sur le pont supérieur, qui ressemble au solarium d’un sanatorium suisse. On y lit, couché dans des transats (les livres, assure-t-on, sont meilleurs ici qu’à terre.) On s’observe, on flirte. «On flirte énormément en croisière. L’ambiance favorise les approches, les contacts, les dérobades, les insistances, toute la gamme du jeu. La jeunesse flirte à fond», explique encore le reporter de L’Illustration, ajoutant: «Si vous estimez en avoir passé l’âge, regardez flirter.» Même si on se doit de respecter les apparences, les règles de sa classe et de son rang, on se sent libre. «Comme si l’air du large était vraiment aphrodisiaque, des intrigues se nouent, des passions s’allument qui s’éteindront souvent comme un simple feu de paille la traversée finie», témoigne le commissaire de bord A. de Nieuwenhove dans ses Mémoires. Cela dit, on peut toujours rêver à des amours qui font fi des barrières de classe, comme celles de Marlene Dietrich, voyageant en première, et d’Hemingway, passager de seconde. C’était sur l’Ile de France, un soir de 1934. L’écrivain s’était introduit en première avec un smoking d’emprunt, il invita l’actrice à sa table.

Menus pour chiens

Reprenons le déroulé d’une journée type sur l’océan. Toujours en matinée, les sportifs s’adonnent à la «mécanothérapie», enchaînant «bicyclette, punching-ball, chameau, et cheval», autant d’engins sportifs, dans le gymnase de bord. On s’amuse de «l’air sérieux des Américains lorsqu’ils font du sport». Le style français est à l’ironie, au jeu. Pas de «sérieux», surtout: de l’esprit avant toute chose, et du panache.

Flirter fatigue, faire du cheval mécanique aussi. Il faut se sustenter. A onze heures, un consommé chaud est servi. On mange tout le temps sur un paquebot, surtout sur ceux de la Compagnie générale transatlantique française. Même les chiens ont leur menu, avec cinq plats à choix. Suivent le déjeuner, puis le café pris dans un grand salon, peut-être un film projeté dans la salle à manger, ou un théâtre guignol pour les enfants.

Puis c’est le thé, et il faut se préparer sans tarder pour l’incroyable dîner, rendez-vous mondain phare de la journée. Les passagers empruntent la théâtrale «grande descente», un spectaculaire escalier, pour rejoindre une salle à manger forcément monumentale. Un paquebot est un temple où l’on change de toilette pour chaque occasion, le défilé de mode permanent d’une haute société qui vit dans son quant-à-soi. Ce n’est pas encore la «jet-set», c’est la «liner set». En résumé, les paquebots ressuscitent l’Ancien Régime. Le repas se clôt par les discussions du fumoir, autour de cigares. Les femmes ne seront que tardivement acceptées dans ces lieux dignes d’un «club» masculin. Jusqu’au milieu des années 1920, elles doivent se contenter d’une studieuse «salle de correspondance». Mais les choses évoluent, et même la piscine intérieure du navire devient mixte. Puis c’est l’heure d’un charleston endiablé, au rythme d’un jazz-band.

Pendant ce temps, qu’en est-il des passagers de deuxième et troisième classes, discrètement relégués dans les ponts inférieurs? Leur quotidien est bien plus austère, plus répétitif. A chacun sa salle à manger et ses espaces restreints de promenade. Mais l’immigration massive vers les Etats-Unis étant plus réglementée (dès 1921, avec l’introduction des quotas), les entrepôts où s’entassaient les migrants, comme on en trouvait encore sur le Titanic, n’ont plus cours. Leurs conditions de voyage s’améliorent progressivement. Les secondes classes sont composées de la petite bourgeoisie, de médecins, de professeurs, etc. Elle sera rebaptisée «Classe touriste», préfigurant le tourisme de masse.

Surenchère décorative

Les paquebots du XIXe, lieux nauséabonds où l’on vit dans une promiscuité inconfortable, soumis au roulis, sont devenus dès la fin du siècle l’équivalent des palaces. Grâce aux innovations techniques, l’épreuve de la traversée se transforme en «plaisir». Pour attirer les voyageurs, la surenchère décorative peut commencer. Chaque grande nation a son style. Les Allemands préfèrent le «meringué», un baroque échevelé et sacerdotal, comme celui de la salle à manger du Kaiser Wilhelm II. Les transatlantiques se muent en musées flottants. C’est une débauche de marbre et de chapiteaux grecs, de style Louis XV, Queen Anne, ou Renaissance italienne… Heureusement, dans l’entre-deux-guerres, avec l’Art déco, les plus belles réussites du «style paquebot» voient le jour. C’est l’âge d’or. Les géants des mers ont alors pour nom le Rex italien, le Bremen allemand, le Queen Mary britannique… Et bien sûr le français Normandie.

Qu’ont-ils de plus, les navires français? On sait y faire la fête et on y sert la meilleure cuisine. A la différence des navires américains, soumis à la prohibition, le champagne y coule à flots. Prenez L’Ile-de-France. C’est le navire, et peut-être le lieu, où l’on s’amusait le plus au monde. Des anecdotes, certaines farfelues, abondent, sur la carrière de ce transatlantique de légende. Un aristocrate ruiné y aurait voyagé en clandestin. Il dormait, incognito, dans le chenil du bateau, et s’arrangea même un soir pour être invité à la table du capitaine. Une nuit, des tonnes d’huile avaient été déversées dans l’océan, pour stabiliser le navire et permettre le bon déroulement d’un spectacle de danse à bord…

Le «vaisseau de lumière»

On s’encanaillait peut-être moins sur le Normandie, mais il fut le plus beau paquebot de tous les temps, dès son lancement en 1935. Sa salle à manger est comparée à la galerie des Glaces de Versailles. Longue de 96 mètres, elle est décorée par 38 appliques en verre signées Lalique, de cinq mètres de haut chacune. Le «vaisseau de lumière», comme on l’appelait, avait sollicité les meilleurs décorateurs français, pour un mariage rarement réussi entre classicisme et modernité. Murs couverts d’onyx algérien, portes monumentales en bronze doré, panneaux laqués or signé Jean Dunand, orfèvrerie de Christofle…

Les années 1920 et 1930 ne construisent rien de «grand», regrette L’Illustration du 1er juin 1935. Rien qui puisse concurrencer «l’antique». Rien, si ce n'est le mouvement Art Déco, exprimé dans toute sa gloire dans les paquebots, ces œuvres d’art totales qui allient design et art de vivre. Il n’en reste presque rien aujourd’hui, hélas. Le Normandie a brûlé dans le port de New York en 1942. LIle-de-France, dinosaure en bout de course, a été coulé en 1959 pour les besoins d’un film hollywoodien, Panique à bord. En 1974, le France, dernier transatlantique de la nation, reste à quai, avant d’être vendu. Pour avoir une idée des fastes d’antan, il faut visiter le beau musée-navire Escal’Atlantic à Saint-Nazaire, ville où sont nés (et continuent de naître) les plus grands navires à passagers du monde. On aura alors l’impression, le temps d’une heure, de voyager en première classe sur un «liner» de prestige, aux côtés de Marlene Dietrich et d’Hemingway.


 
Les croisières de grand luxe aujourd’hui

Comment renouer avec l’âge d’or des paquebots? Alors que la croisière s’est largement démocratisée aujourd’hui, les compagnies n’ont pas renoncé à attirer les voyageurs de haut standing. Chez la Cunard, vénérable maison historique, le transatlantique Queen Mary II relie toujours Southampton à New York, en huit jours. Pour voyager comme à l’époque, dans le style anglais et Art déco, et découvrir New York par l’océan.

Mais le fin du fin, aujourd’hui, ce sont les navires plus petits, qui peuvent aborder des ports inaccessibles pour les mastodontes du tourisme. Les compagnies Regent Seven Seas, Silversea Cruises, Seabourn, ou Paul Gauguin, en ont fait leur spécialité. Ce qui fait la différence, ce n’est plus la course à la démesure, ou à la vitesse, ni même la variété des activités proposées à bord: c’est d’être plus proche de la mer, de retrouver la sensation du voyage, d’allier confort et exploration.

A cet égard, plusieurs compagnies européennes sortent du lot. Hapag Loyd navigue en Antarctique, au milieu des icebergs (pour dix-neuf jours, d’Ushuaia à Rio de Janeiro, comptez dès 12 950 euros par personne). Sans oublier le savoir-faire à la française de la compagnie du Ponant, aux yachts très élégants (une sobriété bienvenue dans le monde souvent clinquant des croisières). La compagnie propose un trois-mâts, Le Ponant (32 cabines et 32 membres d’équipage, pour un maximum de 64 passagers), pour vivre au plus près de la mer. On embarque pour quinze jours le long des terres sauvages de l’Alaska et du Canada dès 9080 euros. La compagnie s’est aussi spécialisée dans les expéditions polaires 5 étoiles, pour aller observer les baleines. Le dernier-né de la flotte, le Lyrial, part explorer l’Antarctique à partir de 6324 euros.

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