Depuis quelques semaines, le temps semble avoir suspendu sa course effrénée. L’heure tourne, mais au ralenti. La plupart des manufactures horlogères se sont mises à l’arrêt, les ateliers se sont vidés. Pause forcée pour cette industrie largement encouragée à mettre ses salariés à l’abri. «Notre conseil d’administration a été clair: nous privilégions nos collaborateurs et, à l’issue de cette crise, nous ne nous séparerons de personne, promet le patron d’Audemars Piguet, François-Henry Bennahmias. L’entreprise a les reins suffisamment solides pour tenir.»

Rester fort

Tenir dans la durée ne sera pas évident pour tous. En première ligne, les petites marques indépendantes: «Le virus va avoir le même effet sur les entreprises que sur les humains. Les plus forts passeront un sale quart d’heure. Mais si vous êtes faible, vous aurez de fortes chances d’y passer, analyse Maximilian Büsser, fondateur de MB&F. Pour notre part, on a fait un premier trimestre spectaculaire, le plus haut de notre histoire, avant de devoir fermer l’entreprise. On ne va pas se voiler la face: ça va durer longtemps. Ces quinze dernières années, j’ai heureusement laissé tous les profits au sein de l’entreprise. Nous avons une trésorerie très forte, pas de dettes et beaucoup de cash. On peut tenir un moment.»

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Côté nouveautés, les marques ont cette année joué de malchance avec le calendrier horloger. Si les maisons du groupe LVMH – Bulgari, Zenith, TAG Heuer et Hublot – ont pu présenter une partie de leurs collections à Dubaï en janvier, les deux principaux salons, Watches & Wonders Geneva (ex-SIHH) et Baselworld qui accueillent la grande majorité des acteurs horlogers, ont tour à tour été annulés. Idem pour Time to Move, l’événement des marques du Swatch Group qui devait se tenir en mars. Si bien que le printemps qui aurait dû submerger les marchés d’une vague de nouveautés a tout au plus été rythmé par quelques lancements parcimonieux qui suffisent à confirmer que les tendances observées en 2019 se prolongeront encore dans les mois à venir.

Retour au rétro

Tendance forte de ces derniers mois, l’esthétique néovintage a toujours le vent en poupe. On la retrouve cette année chez Montblanc qui enrichit sa ligne Heritage avec trois références inspirées par les montres-bracelets Minerva des années 1940-50. Aux boîtiers classiques de 40 ou 42 mm de diamètre répondent désormais des cadrans de couleurs rose saumon, brun tabac ou vert anglais au style rétro.

On l’observe également chez Breitling à travers le récent lancement de la Top Time Limited Edition proposée à 2000 exemplaires. Cette réédition, en version modernisée, d’un chrono des années 1960 se distingue par son cadran original surnommé Zorro par les connaisseurs. «Les aficionados de Breitling ont toujours adoré le cadran de la Top Time, affirme le patron de la marque, Georges Kern. Lorsqu’elle est sortie il y a plus de 50 ans, c’était une montre qui attirait un public jeune, désireux de profiter de la liberté et de l’esprit des années 1960, et, aussi étonnant que cela puisse paraître, après tout ce temps, elle continue de se distinguer.»

Audemars Piguet démarre l’année par un hommage au passé. Editée à 500 pièces, la montre [Re]master01 transpose dans un esprit contemporain les lignes d’un chronographe de 1943. Le diamètre du boîtier, bicolore en acier et or rose, a été élargi à 40 mm, mais le cadran brossé, satiné et doré a été travaillé pour évoquer la patine des montres de l’époque. «Nous avons travaillé le cadran à l’identique, ce qui est vraiment complexe, précise François-Henry Bennahmias. Il nous aura fallu entre 6 et 9 mois de recherches pour trouver l’équilibre parfait qui donne l’impression que cette montre trouvée dans le tiroir de grand-père possède des codes esthétiques actuels.»

Le bracelet de Cléopâtre

A l’heure où les revivals fleurissent en éditions limitées, Cartier continue d’offrir un nouveau souffle à ses classiques. Après avoir relancé la Santos, la Panthère et la montre Baignoire, la marque propose cette année le modèle Santos-Dumont dans une version XL. Inspirée par la montre offerte par Louis Cartier à l’aviateur Alberto Santos-Dumont en 1904, cette nouveauté présente un design et des proportions revisités. Clin d’œil aux amateurs de mécanique, elle est cette fois animée par le calibre 430 MC à remontage manuel.

Du côté de Bulgari, les créations actuelles telles la Diva’s Dream, l’Octo Finissimo et la Serpenti Seduttori dévoilées en janvier à Dubaï s’expliquent aussi au regard du passé. «Nous nous focalisons sur la renaissance de l’horlogerie suisse telle que nous l’inspirent nos origines italiennes, analyse Jean-Christophe Babin, directeur de la maison. Je veux parler d’une fusion du génie esthétique italien avec l’excellence technologique suisse. Et, bien sûr, une forte influence artistique empruntée à la joaillerie, l’art et l’architecture romaine. Le modèle Serpenti renvoie à l’introduction dans la Rome antique du bracelet en forme de serpent par Cléopâtre. Octo reprend la structure architecturale des plafonds du Panthéon et de la basilique de Maxence.»

Horlogerie plaisir

Pour les jeunes marques indépendantes, travailler ses classiques revient surtout à renforcer sa différence. Chez Urwerk, la UR-100 GunMetal fait appel à un vieux souvenir. «Cette création est inspirée d’un cadeau reçu de mon père, Geri Baumgartner, restaurateur renommé de pendules anciennes, explique l’horloger Felix Baumgartner. Il s’agit d’une pendule fabriquée par Gustave Sandoz pour l’Exposition universelle de 1893. Sa particularité: plutôt que les heures, elle indique la distance parcourue par la Terre au niveau de l’équateur.» Le design rappelle aux afficionados de la marque l’allure des tout premiers modèles d’Urwerk tout en jouant sur les effets de relief et de transparence.

«On ne regarde jamais le marché. Chaque création est toujours le fruit d’une démarche personnelle», confie le fondateur de MB&F, Maximilian Büsser, le lendemain du lancement de la nouvelle HM N° 10 Bulldog, en plein confinement mondial. «L’idée de cette montre m’est venue il y a cinq ans, mais j’ai mis longtemps à l’accepter car elle n’était peut-être pas assez sérieuse. Pourquoi la sortir maintenant? On a beaucoup débattu en interne. Il y avait des impératifs commerciaux. Et puis, c’est une pièce qui fait sourire. En ce moment, c’est précieux!»

En vert et contre tout

Le lancement des nouvelles collections confirme aussi l’attrait du poignet féminin. «Nous plaçons les montres féminines au premier plan des efforts créatifs de la marque», déclarait en janvier Julien Tornare, CEO de Zenith, en évoquant la nouvelle collection Zenith Defy Midnight. Un gros travail dans ce sens a également été réalisé par Vacheron Constantin avec la collection Egérie doublement inspirée par le monde de la couture et le patrimoine de la manufacture. Quant à Cartier, après avoir ravivé ses montres iconiques Baignoire et Panthère, la marque dévoile le design totalement inédit de la montre Maillon. «Nous avions la volonté de désaplatir la gourmette et d’en transcender l’architecture à travers une approche en volume, explique Marie-Laure Cérède, directrice de la création horlogerie. L’émotion est dans le mouvement et la tension.»

La couleur, enfin, qui s’était invitée ces deux dernières années sur les cadrans et boîtiers aux côtés des classiques blanc, noir et bleu, continue d’insuffler une note joyeuse à l’horlogerie traditionnelle. Les bleu et rose pastel s’imposent sur la carrure en céramique de la Spirit of Big Bang Light Blue et Pink Ceramic de Hublot, le violet s’empare du mouvement sur la Zenith Defy 21 Ultraviolet. Quant au vert, on le retrouve dans de multiples nuances chez Rado, Bulgari, Longines, Bovet ou TAG Heuer. Il confirme son pouvoir d’attraction. Ça tombe bien, c’est aussi la couleur de l’espoir.

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