Une caravane de nouvelles senteurs orientales traverse en cette fin d’année les rayons des parfumeries. Normal lorsque l’on sait que les orientaux sont les parfums les plus appréciés des clientes, juste derrière les floraux. Grondant d’épices et de légendes, de bois rares et de matières qui furent jadis plus précieuses que l’or, comme l’encens, les bois précieux ou la myrrhe, les parfums orientaux se reposent sur une base ambrée de baumes et de vanille, qui évoque à elle seule toutes les voluptés d’un Orient fantasmé, entre sérails, souks et contes nocturnes.

Les parfums orientaux doivent leur nom de famille au mythique Shalimar créé par Guerlain en 1925. Histoire d’amour passionnée, Shalimar évoquait l’Orient dans toute sa magie. Et comme tout parfum se doit d’avoir une famille, celle des orientaux était née.

Suivirent des créations aux noms de légendes telles Ysatis, Mitzah, Nirmala, Samsara… A croire que Médée s’était emparée de l’âme des parfumeurs occidentaux tandis que Salomé les envoûtait. Les belles Orientales sont des ensorceleuses, des empoisonneuses, des magiciennes, des conteuses. Pas étonnant que Lancôme nomma l’un de ses orientaux Hypnôse, que Dior lança Poison puis Hypnotic Poison, Poison l’élixir… Le champ sémantique des équipes marketing n’avait qu’à puiser dans les contes des Mille et une nuits pour faire rêver.

Aujourd’hui, l’épiderme ­connaît moins les légendes que les senteurs qui s’en inspirent même si la déesse Ishtar se cache dans le magnifique Akkad de Lubin, que les graines de carotte et l’orchidée de Seven Veils de Byredo rendent hommage à Salomé.

Les voleurs de nuit

Ce sont des princes que les parfumeries accueillent dans leurs rayons en cette fin d’année.

Des princes d’Orient. A commencer par un voleur de nuit flamboyant, imaginé par Naomi Goodsir, qui pénètre dans un sérail, aidé de Bertrand Duchaufour. L’espiègle parfumeur le fait voler sur un tapis de vanille à la texture riche et douce comme du velours jusqu’au pied des odalisques voilées par des vapeurs de narguilé. Pourtant, Naomi Goodsir nous confie que l’absolu de vanille n’est pas, au départ, sa matière première favorite, mais, à un tel dosage, la vanille devient fascinante et débordante de sensualité.

Inspiré du film Le Voleur de Bagdad, L’Or du Sérail appelle à un voyage entre onirisme et volupté. On devient vite «addict» à ce parfum qui rappelle que les orientaux, pour être beaux, doivent être sans concession.

C’est tout naturellement qu’est apparu Coco Noir, L’Extrait de Chanel au début de l’automne. Signé par un accord de jasmin d’Egypte et de rose de mai, il ravive la luminosité qui émane du noir. La nuit scintille.

Black Opium, d’Yves Saint Laurent, est un Aladin résolument urbain, écrit à huit mains autour de notes de café noir très concentrées. Décidément en vogue, la note café rejoint la composition d’un autre oriental crissant de modernité, Intoxicated by Kilian, qui se veut l’évocation d’un café turc, fumant, à l’essence de cardamome. Kilian Hennessy revient à une collection plus sombre, plus racée avec une thématique proche de son œuvre première: l’addiction, ou comment susciter le désir au travers d’un parfum. Light my Fire, de cette même collection, s’offre, comme L’Or du Sérail, de très belles notes tabacées, évoquées par des notes de cumin et de foin que le miel, l’amande et la vanille viennent adoucir. Ces princes de la nuit savent faire patte de velours et montrer patte d’ambre pour approcher les femmes modernes.

L’Orient fantasmé

Autre matière mythique: l’encens. Cette précieuse résine du désert, obtenue après avoir «incisé» l’écorce de l’oliban, trouve sa route dans Mon Numéro 10 de L’Artisan Parfumeur. Un Rien Intense Incense d’Etat Libre d’Orange, aussi sombre que les volutes d’un voleur de nuit, et For Her Amber Musc de Narciso Rodriguez, ont toutes deux initialement été présentées au Moyen-Orient. For Her Amber Musc, réalisé par Aurélien Guichard en reprenant la base de For Her, a même reçu le prix «Arabian Prestige Female Fragrance of the Year» en 2013 par la Fragrance Fundation Arabia avant de rejoindre les étals européens, enrichi d’accords d’ambre et de oud, ce bois que d’aucuns qualifient d’or noir des parfumeurs.

Si les bois précieux venus d’Orient ne manquent pas de faire fantasmer les Occidentaux, Lyn Harris a su les dompter avec féminité avec La Fumée Maroc. Sous l’abricot, les fruits gourmands, les souvenirs colorés du souk, s’élève une colonne de bois fumés. Ils pourraient s’arrêter là, mais le tableau, loin d’être figé, se meut. Les bois y deviennent femmes, murmures, peau, mêlant, une nouvelle fois, la sensualité à l’onirisme. Après tout, les rois de Saba ne furent jamais aussi célèbres que sa reine, ne fût-elle qu’un mythe.

Invitation au voyage

Imaginez l’odeur d’un bruissement de pétale impudique, le frottement de quelques épices lointaines, le craquement de feuilles de tabac et la musique de l’opulence vanillée, bercés par la peau qui tangue entre mythe et histoire. Plus on se rapproche de parfums évocateurs de voyages, plus ces créations deviennent musicales, bruyantes de l’Orient qu’elles traversent comme Levantium de Penhaligon’s dans la toute nouvelle collection «Trade Routes», inspirée des célèbres routes commerciales entre l’Angleterre et les pays du Levant ou encore The Odd Fellow’s Bouquet d’Atkinsons. Le premier est un concentré de toutes les cargaisons fantasmées: alcool, fleurs, épices, bois et résines. Tout ce que l’Orient avait de plus beau est monté à bord du Levantium en plus d’une touche masculine, presque animale. Fabrice Pellegrin, qui a composé The Odd Fellow’s Bouquet, tout comme Ambre Orient pour Armani Privé et Volutes de Diptyque, avoue travailler les parfums orientaux en musique. «Si un morceau se cachait sous The Odd Fellow’s Bouquet, ce serait «My Baby Just Care for Me» de Nina Simone. J’ai réécrit le passé à travers l’idée d’un vieux fauteuil Club en cuir dans un bar à cigares réservé aux hommes.» Le St James Club célébrant le retour de Lawrence d’Arabie.

Issue de l’esprit de Carlos Hubert, créateur de la marque Arquiste, The Architects Club est l’émanation parfumée d’un homme croisé dans un club de Mayfair en 1930. Un architecte qui aime le bois (gaïac, chêne), les courbes des femmes et bâtir des palais tout comme le parfumeur construit des pyramides olfactives.

Les hommes de l’art

Mais qu’en est-il des hommes qui inventent ces parfums? Le créateur Serge Lutens est un ­prince-magicien de l’Orient qui flouta les frontières de cette famille olfactive en créant le terme de «parfum arabe» lors de la sortie d’Ambre Sultan (lire interview p. 12). C’est un voleur de cœur avec A la Nuit, un prince des bois avec Arabie. Avec L’Incendiaire, le premier parfum d’une nouvelle collection intitulée Section d’Or, il nous emmènera bientôt dans un autre royaume sur fond de résines rares, de sèves, de vie.

Avec ses deux dernières créations orientales pour la maison Guerlain, le parfumeur Thierry Wasser offre deux facettes de l’Orient. L’une est masculine et se veut le parfum de L’homme idéal. Un mythe que cet homme, déclare le parfumeur de la maison Guerlain. La seconde arrive dans un souffle: Shalimar Souffle de Parfum. Pas de tapis volant, de cargaison d’épices. Thierry Wasser choisit de traiter la femme idéale avec légèreté mais n’en oublie pas ses bonnes manières. Il pare cette nouvelle version de Shalimar de lumière et de fleur d’oranger.

Riches des fantasmes des parfumeurs occidentaux, ces parfums envoûtent. Ils sont les derniers refuges de l’imaginaire quand il prend son envol. Ils sont une invitation à des voyages fantasmés. Pourra-t-on renouveler le mythe oriental à l’infini? Tant qu’il y aura des parfums…