style de vie

Procrastination, quand le plus tard sera le mieux

Procrastiner, c’est remettre à demain ce qu’on pourrait faire aujourd’hui. Vilain défaut? Sauf que de plus en plus de gens font de leur procrastination une fierté, un style de vie, voire une forme de résistance. C’est ce que constate Stéphane Bonvin, maître en la matière

Longtemps, je me suis levé de bonne heure. Ce matin, par exemple, réveil à 4 h 14. Un gros article à écrire. Ce gros article. Le monde appartient à ceux qui se lèvent avant les autres, n’est-ce pas? Et puis, sur le coup des 4 h 32, je me suis retrouvé à colorier en rouge, sur ma liste des choses à faire dans la journée, les tâches les plus importantes, et en bleu les moins prioritaires. Après quoi, j’ai relu les six premières pages du roman Franz et François de François Weyergans qui pilote ce numéro spécial du Temps et qui a rédigé des pages foudroyantes de légèreté sur la procrastination (lire page 22). Bon, je connaissais ces pages par cœur, mais peut-être qu’en les relisant, j’allais moi aussi me hisser, enfin, à leur hauteur himalayenne. Et ainsi de suite. Présentement, au moment où j’écris ce paragraphe, il est une heure que j’ai honte de vous révéler. Tout au plus vous avouerais-je qu’entre chez moi et le bureau, moi qui grille d’habitude les feux rouges, j’ai stoppé à tous les feux orange, histoire de retarder le moment de commencer ce texte – des fois qu’il me serait venu une idée en attendant sur mon vélo, saint Weyergans, patron des rédacteurs paralysés, aidez-moi.

Je vous parle de moi? Non, je vous parle de vous. De nous.

De nous, puisque, selon les statistiques et les ventes en librairies, nous sommes de plus en plus nombreux à lire des ouvrages sur le fait de remettre à plus tard ce que nous aurions dû faire aujourd’hui (600 livres ces dernières années sur le sujet aux Etats-Unis), à battre notre coulpe de procrastinateurs, à faire grimper l’audimat des sites internet qui traitent de la question.

Pourquoi cette épidémie? D’abord, il y a notre environnement moral. Fabienne Revillard, coach au sein de sa société AAA + à Genève: «Il se pourrait que les objectifs fixés aux employés, la pression qui exige que chacun soit toujours plus performant, au travail, en famille, que tout cet environnement pousse à placer la barre toujours plus haut; que cette atmosphère renforce l’idée que les tâches à accomplir sont toujours davantage hors de portée, voire effrayantes; que toujours plus de gens ne se sentent pas à la hauteur et fuient dans la procrastination. Ce n’est qu’une hypothèse, mais elle semble vraisemblable.»

Ensuite, il y a notre environnement matériel qui s’est peuplé de ce que le psychiatre parisien Bruno Koeltz appelle des «distracteurs»: Internet, Facebook, Twitter, et tous ces SMS qui distraient la personne déjà peu encline à affronter un travail, en lui offrant un prétexte à ne pas s’y mettre. Chaque année, l’économie américaine perdrait 70 milliards de dollars par la faute d’employés surfant sur la Toile ou répondant à leurs mails privés. Ce chiffre n’est guère vérifiable, mais il donne une idée des perches que tendent les nouveaux médias à ceux qu’ennuie leur job cafardeux, qui n’osent pas appeler leur médecin pour vérifier un ganglion suspect ou qui diffèrent le moment de remplir leur déclaration d’impôt.

Même le milieu académique, désormais, multiplie les études sur la procrastination, notamment depuis la sortie, en 1991, d’un essai déclencheur intitulé Procrastination and Obediance signé du Prix Nobel George Akerlof. Comment se fait-il, se demandait ce modèle de réussite, que je puisse travailler régulièrement et à l’avance sur des travaux épineux mais qu’il m’ait fallu huit mois pour renvoyer à une connaissance des habits oubliés chez moi? Qu’est-ce qui, en moi, résistait pour que, durant ces huit mois, je me sois réveillé chaque matin en me jurant d’aller à la poste et, surtout, en croyant que je le ferai?

2012, tous procrastinateurs, et moi, et moi, et surtout moi, dans un climat de culpabilité redoublée.

Et puis, comme toujours dans les moments de constriction réprobatrice, des individus se sont mis à relever la tête. Et si la procrastination, plutôt qu’un comportement toujours plus stigmatisé comme pathogène, était un style de vie, une manière de résister à la pression grandissante d’une société basée sur le profit sans répit. Et si les procrastinateurs qui réclament le droit à refuser d’accélérer, étaient des militants aussi visionnaires que l’étaient les pionniers du mouvement Slow Food, à la fin du siècle dernier? Et si remettre à plus tard la rédaction d’un article comme celui que vous êtes en train de lire était une façon de se poser en rebelle? Après tout, la plupart des gens que nous trouvons cool et que nous admirons (François Weyergans le premier), la plupart des artistes, des créatifs et des briseurs de règles, ne se sont-ils pas dépeints en spécialistes de la dilation des délais?

Aux Etats-Unis, un site comme celui des Procrastinateurs anonymes conseille à ses adeptes de ne pas se renier mais d’optimiser leur comportement. Outre-Atlantique toujours, on a vu se diffuser un nouveau mot: «lobo», acronyme de la «lifestyle of bad organization». Les lobos revendiquent le droit à l’existence mais ils demandent surtout qu’on reconnaisse qu’ils sont souvent plus performants que les individus très organisés et toujours sous contrôle. Outre-Rhin, il y a quelques mois, le livre de Kathrin Passig et Sascha Lobo (sic) est devenu un best-seller traduit en français sous le titre Demain, c’est bien aussi.

Comme l’a résumé le journal Le Figaro, on y lit que la procrastination est «une philosophie de vie moderne qui prend tout son sens dans un monde où le TTU (très, très urgent) est la norme»: «Il faut apprendre à classer les urgences impératives dont nous sommes sans cesse bombardés, à supprimer la mauvaise conscience. Ce n’est pas le procrastinateur qui est inadapté, mais son environnement qui est infesté de fausses attentes.» Des propos peu ou prou repris par le site intermittent DemainCestBienAussi qui a lancé la Journée mondiale de la procrastination (le 25 mars, caramba, encore trop tard).

Ces revendications rappellent celles du Slow Parenting qui s’insurge de ce que les enfants soient assommés d’activités. Même un site lucide comme YouAreNotSoSmart appelle à ne pas lutter contre la procrastination mais à distinguer celle qui est utile de celle qui est nuisible (repousser les choses ennuyeuses qu’on oubliera de vous réclamer; mais tâcher de ne pas différer les activités qui seront mentionnées à votre enterrement).

A les entendre, les pro-procrastinateurs ne seraient pas des losers. Mais des héros remontant le cours d’un siècle en crue.

«Des héros? Je dirais quand même des victimes», rétorque ­David McRaney, le journaliste qui a fondé YouAreNotSoSmart: «Quand nous procrastinons, nous perdons une bataille avec nous-même.» Bruno Koetzler, auteur de Comment ne pas tout remettre au lendemain: «Ceux qui louent la procrastination jouent sur ce mot. Un procrastinateur n’est pas un paresseux ni un insoumis. C’est quelqu’un qui ne fait pas quelque chose qu’il aimerait faire, alors que rien ne l’en empêche, sinon lui.» Franziska Tschan, professeure de psychologie du travail à l’Université de Neuchâtel: «La procrastination est un manque de régulation de soi. Le procrastinateur subit son comportement. Et il en souffre. Prenez un étudiant qui aime Facebook. S’il va sur Facebook alors qu’il avait planifié de travailler, il n’en retire aucun plaisir, il a l’impression d’avoir gâché quelque chose au lieu d’avoir accompli l’activité qu’il aime. La procrastination vous empêche de goûter au moment présent.»

Et David McRaney de définir le procrastinateur comme un pessimiste qui se dévalorise mais qui, dans le même temps, se surestime: «Procrastiner, c’est aussi parier que l’on sera capable de faire la bonne chose plus tard, imaginer que le futur lui-même fera toutes ces trucs qu’on croit possibles: manger sainement, regarder des films qui rendent intelligents. C’est rêver qu’on est plus fort et malin qu’Ulysse qui avait pris la précaution de s’attacher à son bateau pour ne pas succomber au chant des sirènes.»

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