Mode

Rabih Kayrouz: «Le décor ne m’intéresse pas, seule l’émotion importe»

Etabli à Paris depuis dix ans, le Libanais Rabih Kayrouz a fait de la poésie du dépouillement sa signature. En arrière-plan, un Orient toujours suggéré, royaume d’émotions solaires

Les yeux de Rabih Kayrouz abritent le soleil du sud. Sous le regard de ce couturier libanais, tout devient chaleur et convivialité. A commencer par le déjeuner («l’interview sera plus agréable en mangeant»), un affolant défilé de plats concoctés maison, houmous, labneh, poisson à l’huile d’olive ou encore sablés fourrés à la pistache. Et puis il y a bien sûr les vêtements, exposés sous les grandes verrières de son showroom-atelier, une ancienne galerie d’art de 300 m2 qui a autrefois accueilli le Petit Théâtre de Babylone, dans le VIIe arrondissement de Paris.

La puissance des créations signées Maison Rabih Kayrouz tient d’abord aux lignes architecturées, à des formes si pures qu’elles confinent à l’évidence. Minimaliste, Rabih? Certainement pas. Pour ce grand admirateur de Mies van der Rohe, la simplicité est un long voyage jalonné d’émotions et d’impressions d’Orient. Luminosité des couleurs, générosité des volumes.

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Enfilez l’une de ses chemises (et le couturier y tient), vous serez enveloppée comme dans une abaya, libre comme dans une djellaba. Cette poésie du dépouillement, Rabih Kayrouz a commencé à la développer dès la fin des années 1990 chez lui, au Liban, où il créait des pièces uniques pour la clientèle locale. En 2009, cap sur Paris pour ouvrir cette maison de couture française qu’il fantasme depuis son adolescence, membre invité de la semaine de la haute couture depuis 2017. Il vient d’y lancer une collection de robes de mariée hautement raffinées, une nouvelle façon d’être au plus près du désir des femmes.

Vous réalisez des robes de mariée sur mesure depuis vingt ans. Comment est née l’idée de cette ligne de prêt-à-porter, qui sera vendue en boutique?

De nombreuses clientes en faisaient la demande. Des femmes jeunes, dynamiques, qui travaillent et n’ont pas forcément envie d’une tenue couture. Au-delà de l’aspect financier, le sur-mesure prend du temps, il faut faire un premier essayage, attendre, faire un second essayage. J’ai longtemps cru que, pour être personnelle, une robe de mariée devait être unique. Mais je me suis rendu compte que c’est la façon dont une femme s’approprie un vêtement qui le rend unique. J’ai donc imaginé des robes de prêt-à-porter qui ont l’émotion et la main couture.

Pouvez-vous développer cette idée d’«émotion couture», qui semble traverser toutes vos créations?

A mes yeux, les mondes de la haute couture et du prêt-à-porter ne sont pas étanches. Dès la fondation de Maison Rabih Kayrouz à Paris, en 2009, j’ai décidé de faire les deux: des vêtements d’exception fabriqués sur demande, mais aussi une ligne de prêt-à-porter vendue en boutique, car j’ai envie d’habiller les femmes au quotidien, pas seulement le temps d’un cocktail ou d’un mariage. Le dénominateur commun entre toutes ces pièces, c’est un savoir-faire propre à la haute couture, une excellence dans l’exécution de chaque geste qui fait naître cette fameuse émotion. Par-delà les étiquettes, que je considère un peu obsolètes, je défends un métier. Mon équipe et moi-même sommes des faiseurs, nous construisons des vêtements. Nous ne sommes pas là pour styliser, reprendre ou adapter. D’ailleurs, je n’aime ni les mood boards ni les collections à thème, c’est pour les gens qui n’ont pas d’idées.

Au Liban, je ne dessinais pas de croquis. Je prenais un beau tissu et l’enroulais sur la cliente, qui restait parfois debout des heures

Rabih Kayrouz

Votre style très épuré contredit l’image répandue d’un Orient ornemental, baroque.

C’est un regard orientaliste qui a peu à voir avec la réalité. L’Orient est un lieu de rêve parce qu’on y exalte beaucoup les sens. Il arrive qu’on y mange avec les mains parce que c’est sensuel, on s’assoit sur des coussins parce que c’est agréable. On va dans des hammams, on regarde, on hume, on touche, c’est cet Orient-là qui m’inspire. Je l’appelle l’Orient des sens, et il n’a rien à voir avec l’Orient du décor que l’on fantasme. A ce propos, l’architecture est très parlante. Un vrai palais arabe du XVe siècle, comme on peut en voir à Istanbul, est bien plus épuré et élégant qu’un Versailles et le XVIIIe siècle français, qui font très nouveaux riches.

A quoi ressemblait l’Orient de votre enfance?

J’ai grandi dans un village au nord de Beyrouth. Mon père est boulanger, j’ai donc baigné dans une esthétique simple, proche de la terre. Les maisons étaient peu meublées, peu décorées mais raffinées. En revanche, il y avait une générosité au sens où l’on met de l’émotion dans ce qu’on fait. Pour manger, on met la table, on fait la fête. On est flamboyant parce qu’on aime vivre, mais je n’ai jamais été entouré de gens qui aimaient les choses voyantes.

Vous êtes né en 1973, juste avant le début de la guerre civile libanaise, qui a duré quinze ans. Comment avez-vous découvert la mode?

A chaque rentrée scolaire, mes parents nous emmenaient, ma sœur et moi, dans une petite ville pour faire le shopping familial de l’année. Papa achetait du Yves Saint Laurent pour homme. Les défilés de Saint Laurent étaient d’ailleurs les seuls qu’on pouvait voir à la télé. Maman portait plutôt des marques italiennes, du Celine également. Dès le début des années 1980, je regardais aussi avec beaucoup de fascination les séries télé comme Dallas et Dynasty. J’ai été nourri par cette période où les gens adoraient se montrer avec leurs vêtements. En classe, tout le monde s’habillait, il y avait l’arrivée de Madonna, c’était fou. Au lycée, j’ai commencé à prendre des cours de dessin, je ne pensais qu’à devenir styliste. A 16 ans, je suis parti seul à Paris pour étudier la mode.

Quelles ont été vos premières impressions de Paris?

Je vivais au Liban dans une société où tout le monde se ressemblait. Tout d’un coup, je découvrais dans la rue des gens différents, des looks différents. C’était incroyable, très enrichissant. Je suis tombé amoureux de cette ville. Après quelques années, j’ai intégré l’école de la chambre syndicale de la couture parisienne, puis j’ai eu la chance de faire des stages chez Dior et Chanel.

Après vos stages à Paris, pourquoi avoir choisi de retourner travailler à Beyrouth?

Dès la fin de la guerre, en 1990, les Libanais se sont mis à reconstruire le pays, sous l’impulsion du premier ministre Rafic Hariri. C’est à ce moment-là que j’ai découvert Beyrouth, je n’y avais jamais mis les pieds avant à cause du conflit armé. J’étais fasciné par cette ville, l’élan créatif qui y régnait. Je voulais faire partie de cette renaissance. C’était très spontané, je n’avais rien planifié.

Cette spontanéité est devenue l’une de vos marques de fabrique en matière de création…

Oui. A la fin des années 1990, c’est par hasard que je me suis retrouvé à faire les fameuses robes de mariée dont nous parlions plus tôt. Grâce au bouche à oreille, mon carnet de commandes s’est vite rempli. C’était difficile au début, car j’avais 24 ans et ne connaissais pas le métier de couturier. J’ai appelé deux voisines couturières et installé un atelier au premier étage de la maison de mes parents. Cette naïveté a forgé mon style, qui a tout de suite été léger et simple. Mes clientes étaient très exigeantes, mais elles venaient chez moi parce que j’étais le seul à faire ça. Je ne dessinais pas de croquis. Je prenais un beau tissu et l’enroulais sur la cliente, qui restait parfois debout des heures. Avec le temps, j’ai appris à maîtriser mon travail, mais je tiens à rester instinctif. C’est là où il était important pour moi de retourner à Paris fonder ma maison, pour ce savoir-faire extraordinaire qui permet de conserver la magie de la spontanéité.

Loin du format classique, vos défilés bisannuels sont des performances artistiques qui donnent à voir des femmes de tous les âges. Une autre façon de préserver la magie de la mode?

J’ai envie d’habiller les femmes, pas une femme. Il est normal que je montre mes vêtements sur des personnes différentes, qui ont des corps et des attitudes différentes. J’ai horreur de la normalisation, c’est ennuyeux et irrespectueux envers autrui. Ces défilés où les mannequins se ressemblent et marchent en faisant la gueule comme dans un cortège militaire, ça ne m’intéresse pas du tout. Pendant ces douze minutes de spectacle, j’essaie de transmettre l’émotion avec laquelle a été réalisée la collection, ce que j’ai vécu et pourquoi.

Aujourd’hui, quel est votre rêve le plus fou?

Aller dans la rue et voir toutes les femmes porter du Maison Rabih Kayrouz!


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