Pierre-Louis Mascia est le secret le mieux gardé des élégants. Hommes et femmes confondus. Qui dit secret dit murmure. Et c’est d’une petite voix que l’illustrateur devenu designer souligne, précise, appuie, revient à lui et s’échappe.

Ses écharpes sont des étendards, des remparts, de doux réconforts, des tableaux de soie, des expressions de lui et de soi. On les porte autour du cou comme des caresses. Pas de logo reconnaissable. Juste cette dichotomie entre le côté face en soie imprimé et le côté pile en cachemire, ou en jersey uni. Et cette immense générosité d’envelopper le cou, les épaules, le corps tout entier si besoin était.

Le designer est un artiste. Il est passé des Beaux-Arts de Toulouse à l’illustration, puis à un support mouvant: l’accessoire essentiel. Ce qui rend ses étoles reconnaissables ce sont ces motifs qu’il invente faits de juxtaposition d’éléments – bijoux, châle en cachemire, kilt écossais, papier peint, vêtements ravaudés, tapis iranien – et qui résultent en de multiples collages. Ses châles, ses carrés semblent familiers. Comme si la vie les avait traversés. Comme si on les avait déjà portés.

Pierre-Louis Mascia a des origines napolitaines mais vit et crée à Toulouse, où il fait «364 jours de soleil par an». Il ne cire jamais ses chaussures. «Pas parce que je suis négligent, mais parce que quand je m’habille, si tout est parfait de la chaussure à la cravate, il manque un accident.» Il aime le chic des Parisiennes parce qu’elles ­contrôlent leur allure, mais pas jusqu’au bout. Il travaille actuellement sur un projet avec Mikimoto, une série d’accessoires «avec 90% de perles»: écharpes brodées, épingles de cravate. Il sait aussi fabriquer du papier japonais washi. Une douce étrangeté. Son logo est une fleur fragile: au Japon, elle s’appelle «tampopo». «C’est comme une petite fleur de pissenlit avec des graines qui essaiment au vent. Le travail que je fais, c’est cela. Il y a des rencontres heureuses qui donnent de jolis projets, ou pas. Je suis un semeur», dit-il.

Il a une manière d’être là, tout en retenue. Entre lui et les autres, s’érige l’oriflamme de son extravagance qu’il porte autour du cou. Il a une raison pour avoir choisi d’habiller cette partie du corps si gracile: tenir les angines de son enfance à distance.

Le Temps: Quel est le secret de vos imprimés, que tout le monde reconnaît, même s’ils n’arborent aucun signe distinctif?

Pierre-Louis Mascia: Je les conçois comme des collages: une fois portés, il faut que la variété de tous les imprimés se révèle. Je n’ai aucun tabou avec les télescopages de couleurs, j’essaie de travailler sur une harmonie dans laquelle il y a de petits accidents, avec des textures, des reliefs, des variations, afin de ne pas avoir une image plate. Je fais un travail très pointu sur les teintes pour donner à la fois le sentiment d’une écharpe vintage qu’on aurait ressortie d’une malle, tout en transposant l’ensemble dans l’époque.

Quel genre de collage: des peintures, des dessins, des papiers?

Je récolte, je chine, j’archive tout: des bouts de papier, de tissus. J’assemble divers éléments avec des parties que j’ai peintes et j’en fais des sortes de collages. C’est un peu de la cuisine. Tout cela est retravaillé, photographié et digitalisé. Avant de l’imprimer, je retravaille le dessin dans sa globalité. Sur cette étole par exemple (il déplie celle qu’il a autour du cou) vous voyez des bijoux que j’ai chinés en surimpression sur un imprimé cachemire qui fait partie de ma collection d’indiennes, sur une autre partie, on remarque la reproduction d’un tapis ancien, un qashqaï iranien sur lequel j’ai ajouté de petites broderies. Une texture, une trame, tout me sert, cela donne une impression de relief. Quand j’étais illustrateur, je faisais déjà ce travail avec des petits bouts de papier. Aujourd’hui, c’est sur de la soie.

Qu’est-ce qui vous a fait passer de l’illustration sur papier à un support en trois dimensions et en mouvement?

Le déclic c’était de vouloir porter ce que je faisais. Ensuite j’ai une affection particulière pour le foulard. Quand j’étais enfant, j’avais souvent des angines et je portais toujours un petit foulard. Or, dans les années 70, ce n’était pas à la mode pour les garçons. Je portais ceux de ma mère. Ils avaient son odeur. J’aime l’idée d’un grand rectangle ou un carré de soie avec lequel on peut presque s’habiller.

Vos écharpes ont un côté «vintage», presque déjà porté. Est-ce dû au choix des éléments anciens qui forment le motif?

Il y a des créateurs qui ne partent de rien et qui ont des fulgurances. Et il y a les autres, dont je fais partie, qui réinventent. Pour moi, la création, c’est dévier le regard. C’est ce petit dérapage qui va faire la singularité de mes étoles. On trouve chez certains créateurs des imprimés plus ou moins réussis, mais je les trouve plats, car ce sont des images digitalisées. J’aimerais y voir une tache, une griffure, une déchirure, quelque chose de vivant. Comme les personnalités. J’aime les gens un peu abîmés. Tout l’intérêt d’une personne, c’est son relief. Je viens de chiner sur un marché de Toulouse des vêtements de travail des années 40-50 et ce qu’il y a de magnifique, c’est que comme les gens avaient peu de moyens, ils ravaudaient. Ces pièces portent la patine du temps. Ma grand-mère gardait des bouts de tissus pour réparer. Le ravaudage, c’est magnifique! C’est presque une nouvelle broderie.

Est-ce que le fait de vivre dans le sud a une influence sur vos choix de couleurs, vos motifs?

Je me sens du bassin méditerranéen, je porte en moi toute la culture de la vieille Europe. Pour la collection d’hiver, j’ai travaillé sur des motifs floraux. Une amie polonaise avec qui je discutais m’a fait remarquer que dans les arts traditionnels folkloriques polonais, on retrouvait ces fleurs. Certains motifs se retrouvent à la fois en Afrique du Nord et en Asie. L’imprimé raconte beaucoup de l’histoire de l’humanité. J’ai un tapis du XIXe siècle sur lequel il y a des petites broderies dont le motif ressemble à des «space invaders». Le décalage est magnifique. Un peu comme le travail de cet artiste pakistanais Imran Qureshi qui crée dans la tradition des miniatures persanes mais peuplées de personnages contemporains.

Au-delà de la technique, il y a quelque chose d’humain dans ces étoles doubles, ce que l’on montre de soi, ce que l’on cache.

Cette marque parle de moi. Elle s’appelle Pierre-Louis Mascia. Au fur et à mesure, je dois me raconter, dire comment je perçois un peu du monde, mais sans intellectualiser. Tout ce qui me nourrit, pour ces collections, vient beaucoup moins de la mode que de la littérature, du cinéma, de la musique. Ce qu’il y a de beau, dans la création, c’est la sincérité.

Vos étoles sont un peu le «best kept secret» des élégants. Comme une bannière qui montrerait que l’on appartient à un club.

J’aime bien l’idée. Il faut être prêt pour recevoir les choses: dans ma vie, elles sont venues par étapes. Quand j’étais illustrateur, je me disais: quand je ferai des illustrations pour Vogue ce sera génial, je serai une star! Et quand c’est arrivé, cela n’a rien changé. Je me trompais de but. C’est pour ça que je ne cherche pas à brûler les étapes, à ouvrir des boutiques dans le monde entier. Tout se fait au fur et à mesure des rencontres. Avant, je n’étais pas prêt. Aujourd’hui, je le suis un peu mieux. C’est un chemin. Comme tous les créateurs, il m’arrive d’être impatient, j’aimerais que les choses aillent plus vite, qu’on m’aime plus. Mais je sais maintenant que je ne veux pas qu’on m’aime plus: je veux qu’on m’aime mieux. Et le luxe, ce serait cette idée-là, d’être juste avec les émotions.

Vous parlez d’émotion. Or ce qui frappe dans vos étoles, c’est leur ampleur, leur générosité.

Il ne faut pas calculer quand on crée. On ne peut pas véhiculer des idées si cela se réduit à peau de chagrin. Je n’aime pas les petits foulards. J’aime l’idée de quelque chose d’enveloppant, mais pas trop lourd. Le foulard est une caresse qui permet de s’isoler. Une douce carapace.