Figures de style

Pourquoi ranger?

Le Zurichois Ursus Wehrli est devenu pour toute la planète le champion du rangement. Dans «Kunst aufräumen», il passait au crible de sa manie les formes de Kandinsky et de Picasso. Dans son nouvel ouvrage «Die Kunst, aufräumen», il fait plus fort: il s’attaque à la vie quotidienne.

Ursus Wehrli est le genre d’homme qui, lorsqu’il remplit son lave-vaisselle, range sa vaisselle par catégories: les fourchettes avec les fourchettes, les cuillères avec les cuillères, chacun chez soi bien au chaud dans son petit compartiment. Il s’étonne: «Ah bon? Tout le monde ne fait pas comme ça?» A part ça, tout va bien: il ne semble pas particulièrement maniaque, il a fait de la prison dans sa ­jeunesse pour avoir refusé de faire l’armée et confesse n’avoir jamais eu un rapport évident à l’autorité. Ursus Wehrli est surtout connu outre-Sarine pour être la moitié d’un duo comique, Ursus & Nadeschkin. Mais depuis quelques années, sa notoriété est désormais mondiale. Et il la doit à un concept so schweiz: Ursus Wehrli range tout. Propre en ordre. Tout a commencé avec les tableaux: mettez-lui un Kandinsky sous le nez et le voilà qui déclare, dans la conférence TED qui a dépassé les 700 000 vues: «What a mess…» – avant d’organiser les formes du tableau par genres, en rang d’oignons. Dans son premier ouvrage, Kunst aufräumen, il réorganise Miró, Picasso, Van Gogh, Seurat et bien d’autres. Et fait de son hyperrationalité un système d’organisation spatiale compulsif, absurde et poétique. Dans son second livre, Die Kunst, aufzuräumen, il s’attaque à la vie quotidienne pour la ranger par catégories. Quoi? Des frites en pagaille et de longueurs inégales? Malaise. Des enfants éparpillés sur l’herbe? Angoisse. Des vêtements dissemblables sur une corde à linge? Syncope. Couleurs, formes, dimensions, tout s’agence de manière méthodique, structurée et sa logique s’avère, par sa méticulosité bornée, formidablement créative et extravagante. Un système où les limites semblent être la condition même de la liberté.

Fallait-il nécessairement habiter Zurich pour inventer ce monde-là? C’est en tout cas ce que le reste du monde tend à croire. Un cliché tellement suisse alémanique poussé à son paroxysme. Succès oblige, le dernier livre d’Ursus Wehrli vient d’être traduit en anglais (The Art of clean up) et les blogs consacrés au rangement le vénèrent. Le New York Times est même venu le voir chez lui, dans son appartement en coopérative de Zurich, s’émerveillant devant tous ces vélos, cet esprit communautaire et ces sites de recyclage. Pourquoi cet engouement? Ursus Wehrli constate: «Tout le monde tend naturellement vers l’ordre, mis à part peut-être les Romands.» Ce succès vient au moment même où émerge une nouvelle profession, le stylisme d’intérieur. A quoi ça sert? Un esthète vient chez vous pour ranger votre cuisine, aligner vos bibelots, repenser vos placards, faire émerger l’ordre du chaos. Réduisez-moi ce petchi, non mais des fois. Drôle de métier que de venir organiser un autre monde que le sien. Le rapport à l’ordre, qu’il soit dans le contrôle ou le laisser-aller, est une projection complexe et parfois inversée de notre monde intérieur. Je me souviens d’une soirée bien arrosée où une discussion sur la gestion de l’argent avait dérivé sur le sujet de l’ordre. Contre toute attente, rarement dans un dîner la conversation n’avait atteint ce point d’intimité. Un convive avait confié: «Je laisse mes factures plusieurs mois sous des piles de magazines en prétendant qu’elles n’existent pas.» Un ami avait renchéri: «Quand je ne sais pas quoi faire des choses ou que ça dépasse, je mets tout à la cave dans des sacs Migros. Jusqu’à ce que je sois obligé de faire une descente à la cave parce que quelque chose me manque.» Ce que ça remue, ces choses-là…

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