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Projet d’horloge perpétuelle dessinée par le savant Jean Antoine Gervais en 1834.
© Keystone Science Photo Library

Horlogerie

A la recherche du temps intemporel

Dans son roman «Cox ou la course du temps», l’écrivain Christoph Ransmayr imagine la construction d’une horloge à mouvement perpétuel dans la Chine du XVIIIe siècle. L’occasion de se rappeler que le rêve d’un garde-temps «perpetuum mobile» est un luxe toujours d’actualité

Un garde-temps qui le garderait pour de bon, ce temps, sans interruption, ni remontage ou ajustage? Une utopie, bien sûr. La sempiternelle histoire du mouvement perpétuel, de ces machines qui fonctionneraient par elles-mêmes, sans apport de forces extérieures.

Cet infini horloger n’existe pas. Même la grande mécanique solaire se détraquera dans quelques milliards d’années, avant que la lumière s’éteigne. Les quelques tentatives de perpetuum mobile, il y a longtemps déjà, ont fait long feu avant d’être rangées au rayon des curiosités.

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Mais le garde-temps éternel continue à exciter l’imagination. Son ressort est le goût du merveilleux, ses rouages sont huilés par un orgueil qui ne connaît aucune limite. Il revient dans le dernier roman de l’écrivain autrichien Christoph Ransmayr, Cox ou la course du temps.

Né en 1954, Christoph Ransmayr est considéré comme l’un des grands auteurs de langue allemande. Il s’est fait connaître dans les années 1980 avec Les Effrois de la glace et des ténèbres, plus récemment par Atlas d’un homme inquiet. Son écriture est singulière: à la fois poétique et factuelle, métaphysique et physique.

Cox et la course du temps se déroule dans la Chine du XVIIIe siècle. L’empereur Qianlong, appelé «l’égal des dieux» ou «le seigneur des dix mille ans», invite à sa cour le plus célèbre horloger et constructeur d’automates de l’époque, l’Anglais Alistair Cox.

A ce moment-là, le propre temps de Cox s’est arrêté. Il a perdu sa petite fille de 5 ans, sa femme s’est emmurée dans le mutisme. Il n’a plus goût à rien, même si les affaires sont florissantes dans ses manufactures de Londres, Liverpool et Manchester. L’horloger prodige hésite à accepter l’offre de l’empereur, avant de céder à l’appel du large.

Les caprices de l’empereur

Goélette chargée de merveilles destinées à Qianlong, Cox débarque à Hangzhou avec trois assistants. Dès lors, rien ne se passe comme prévu. L’empereur invisible, obsédé par la mesure du temps, ne veut pas des horloges et automates des Anglais. Il leur met pourtant à disposition des logements et un atelier à la cour impériale, à Pékin.

Une longue attente commence. Puis Qianlong, petit homme fluet que personne n’ose regarder dans les yeux, apparaît enfin. Il commande à Cox des horloges qui ne décompteraient pas le shi jan, le temps mesurable, mais la durée intérieure, subjective, variable. Celle d’un enfant, d’amants, d’un condamné à mort.

Sous la direction du maître horloger, l’équipe se met au travail. En résulte une jonque-automate dont le moindre souffle sur des voiles de soie actionne le mécanisme interne, ainsi que le mouvement de figurines. Vient ensuite une horloge à feu, dont le combustible met les rouages en action lente, comme l’attente avant un supplice. Chaque réalisation demande des mois de travail, entrecoupés d’un voyage vers la Grande Muraille, surtout de la découverte de la Chine du XVIIIe siècle, avec son pouvoir opaque et ses intrigues, ses terreurs et ses raffinements.

Un jour, l’empereur demande l’impossible à Cox: une horloge conçue pour fonctionner pour l’éternité, sans intervention humaine. Un perpetuum mobile auquel le génial horloger s’attelle dans la résidence d’été de Qianlong, en lointaine Mongolie. Cox sent le danger de réaliser une œuvre dont le temps dépasserait celui du seigneur tout-puissant: le crime de lèse-majesté, c’est certain, lui vaudra la mort.

Inspiré d’une histoire vraie

Il assemble pourtant une mécanique enchâssée dans un écrin de verre, dont la force motrice viendra des changements de pression atmosphérique, via une colonne de mercure. Des mois et des mois s’écoulent, au point que l’empereur décide de prolonger la saison d’été, même en plein hiver, lui seul ayant le pouvoir d’agir sur le temps.

Friction des pièces, encrassement, assèchement des lubrifiants, dérèglements et autres aléas du quotidien: un mouvement horloger qui fonctionnerait indéfiniment est une chimère

Il s’agit bien sûr d’une illusion, aussi sûr qu’un mouvement perpétuel est irréalisable. Le roman de Christoph Ransmayr est un conte, une méditation sur le temps. Dans la postface du roman, l’écrivain concède que les horloges à durées variables de son livre sont imaginaires. Même s’il les décrit avec une minutie qui suggère une bonne connaissance de l’horlogerie, si inventive, du XVIIIe siècle.

En revanche, poursuit Christoph Ransmayr dans son épilogue, un horloger talentueux nommé Cox a réellement travaillé vers 1760 sur une horloge perpetual motion. Celle-ci tirait sa force motrice de variations de pression atmosphérique, via un baromètre à mercure. L’horloge était conçue pour se passer de remontage mécanique et fonctionner pour toujours. Mais tel est le destin conjoint des êtres humains et des garde-temps: la perpetual motion s’est en fin de compte arrêtée. Elle est aujourd’hui exposée, inerte, au Victoria and Albert Museum de Londres.

L’Académie sort de ses gonds

Un siècle et demi avant Cox, le Hollandais Cornelis Drebbel avait lui aussi réalisé une horloge perpetuum mobile qui fonctionnait grâce aux changements de pression dans un tube de verre empli de liquide. Elle donnait l’heure, la date et les saisons. Comme le relevait en 1630 Constantijn Huygens, le père du physicien Christian Huygens, la fragile horloge de Cornelis Drebbel a vite été cassée, à jamais.

Friction des pièces, encrassement, assèchement des lubrifiants, dérèglements et autres aléas du quotidien: un mouvement horloger qui fonctionnerait indéfiniment est une chimère. Même avant Drebbel et Cox, Léonard de Vinci et Galilée avaient réglé son compte à l’idée plus générale du mouvement perpétuel. Ce qui n’a pas empêché les illuminati du perpetuum mobile de poursuivre leur quête vaine. Au point qu’en 1775 l’Académie des sciences de Paris, qui en avait ras la coupole des inventeurs rêveurs, décidait de ne plus examiner de machines basées sur le mouvement perpétuel. Le sort de cette fiction sera réglé par les principes de la thermodynamique, pour le coup définitivement.

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Depuis cette époque, la prudence est de mise. Lorsque le Néo-Zélandais Arthur Beverly achève en 1864 la construction de sa grande horloge sans remontage, il se garde bien d’utiliser le mot «perpétuel». Peut-être grâce à cette précaution, le mécanisme fonctionne toujours aujourd’hui, même s’il a souvent été arrêté en raison de nettoyages, avaries ou déménagements. Dans le garde-temps, les variations de pression et de température agissent sur l’air contenu dans une boîte étanche, pourvue d’un diaphragme dont le mouvement soulève un poids qui remonte le mécanisme.

Quasi perpétuel

C’est peu ou prou le principe de la pendule Atmos de Jaeger-LeCoultre, mise au point à la fin des années 1920. Une différence d’un degré de température suffit à l’alimenter pendant deux jours. Jaeger-LeCoultre l’appelle avec prudence «un mouvement mécanique quasi perpétuel», le «quasi» tenant compte des services complets dont la pendule a besoin, environ tous les sept ans.

Le mot «perpétuel», pierre philosophale de l’horlogerie, a la vie dure. On le retrouve dans la complication du quantième ou calendrier perpétuel sur les montres haut de gamme. Elle permet d’indiquer la date en tenant compte du nombre variable de jours des différents mois de l’année et des années bissextiles. Certaines de ces complications intègrent le fait, merci au calendrier grégorien, que les années séculaires ne sont pas bissextiles. Et même que les années séculaires multiples de 400 sont pour leur part bissextiles…

L’horloge du long maintenant

Un modèle comme la Grande Complication d’IWC est programmé pour donner une date exacte jusqu’en février 2499. L’Urwerk UR-1001 Titan (elle pèse près d’un demi-kilo au poignet) propose un calendrier qui égrène les siècles et les millénaires. Ne pas oublier de changer l’huile du mécanisme tous les cinq ans. Et de faire en sorte que ce mouvement automatique ne s’arrête jamais, sans quoi un ajustage est nécessaire.

L’horloge du long maintenant (the Clock of the Long Now) en cours d’élaboration aux Etats-Unis est, elle, conçue pour durer dix millénaires. Un jour peut-être, cette gigantesque mécanique prendra place dans la cavité d’une montagne au Nevada. Son remontage manuel sera assuré, espèrent ses concepteurs, par des vagues régulières de visiteurs. Le milliardaire Jeff Bezos (Amazon) finance actuellement la construction d’un prototype sur ses terres du Texas.

Le projet n’a d’autre sens que d’encourager à changer notre perception du temps, à s’échapper de la dictature de l’instant pour être plus responsable de l’avenir, du temps long des générations à venir. Beau symbole, belle initiative, comme le sont en définitive toutes les tentatives de rendre des machines temporelles intemporelles.

Christoph Ransmayr, «Cox ou la course du temps», Ed. Albin Michel, 336 p.

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