Boire et manger

Les réfugiés vous invitent à leurs tables

A l’occasion du Refugee Food Festival, des restaurants genevois confient leurs cuisines du 12 au 21 juin à des chefs en quête d’intégration

C’est l’histoire de Mourad Tchiko et Asha Said Osman. Il est Algérien, elle est Erythréenne et ils sont tous deux des réfugiés. Les parcours varient mais malheureusement se ressemblent. En quête d’intégration dans leur nouvelle terre d’accueil helvétique, ils tentent de soigner les blessures de leurs vies déchirées. C’est l’histoire de deux univers que tout sépare mais qui, le temps du Refugee Food Festival, se rassemblent pour envoyer un message d’espoir et de paix gourmande.

Né à Tipaza, Mourad quitte rapidement le système scolaire et traîne dans les rues avant de s’engager dans l’armée. Une fois son service militaire accompli, retour à la case départ. Sans issue professionnelle, le jeune garçon décide de s’engager dans la protection civile en 1990. Activiste et syndicaliste, il se fait suspendre sous prétexte de liens avec le monde associatif. Considéré comme un traître et un espion, il est suivi par le Ministère de l’intérieur et subit des pressions quotidiennes. «Je me suis senti menacé», raconte-t-il. En 2016, il n’a guère le choix que de partir. «J’ai tout laissé derrière moi, ma famille et mes enfants.»

Sortir de la précarité

Grace à ses activités, il est invité par l’ONU pour assister à une conférence sur les droits de l’homme à Genève. Les associations prennent le relais et Mourad obtient les autorisations nécessaires pour rester sur le territoire. Trois ans plus tard, et malgré le soutien moral de sa famille recomposée, sa situation professionnelle demeure compliquée. Sans travail, sans salaire et sans garantie, impossible de trouver un logement. Un cercle vicieux qui ne fait que renforcer la précarité. «L’Hospice général m’a énormément aidé à m’intégrer. L’association Saveurs migrantes m’a formé à la cuisine et au métier de la restauration. Mais je vis toujours dans un foyer. Le festival me permet de montrer ce dont je suis capable.»

Avec son sourire radieux, Asha est un soleil venu d’Erythrée. En quelques mots, cette jeune femme se dévoile avec une déconcertante décontraction. «Je suis née là-bas, je me suis mariée là-bas et j’ai accouché là-bas.» Issue d’une famille nombreuse, elle trouve rapidement du travail dans l’administration publique, un environnement où les militaires peuvent venir recruter les femmes dans leur milieu professionnel et les forcer à travailler. Asha évitera l’armée mais subira un mariage arrangé et arrangeant pour sa famille. «On ne peut pas choisir. Si j’avais refusé cette union, j’aurais été envoyée en prison.»

Culture culinaire

Maîtrisant parfaitement la langue arabe, Asha a l’obligation de collaborer avec le gouvernement. Simultanément, elle parvient à changer de travail et collabore avec un programme éducatif pour la lutte contre le sida. Soupçonnée de fournir des informations compromettantes à l’organisation internationale pour laquelle elle travaillait, elle quitte son pays pour Djibouti, prend un avion pour se rendre chez un oncle en Turquie, embarque pour la Grèce et arrive à Genève, où elle est placée dans un centre d’accueil à Anières, géré par l’Hospice général.

«Le festival est une belle opportunité de véhiculer un message bien au-delà des structures d’hébergement de l’hospice», explique Laura Reymond, porteuse, avec Brice Ngarambe, de cette deuxième édition du Refugee Food Festival. «Comme partout, il y a des challenges, dont le premier reste de franchir la barrière de la langue», explique Brice, lui-même réfugié politique, arrivé du Burundi en 2015. De New York au Cap, en passant par Genève, l’intérêt de l’événement est de donner une possibilité d’intégration aux réfugiés qui ont des compétences dans le milieu de la restauration. Tous ne sont pas des professionnels, mais tous sont des passionnés et possèdent une culture culinaire riche. «Pour la plupart, c’est l’occasion de se reconnecter avec un environnement de travail familier. Un des objectifs est de leur apporter un réseau et un emploi», précise Laura. Brice abonde dans ce sens: «Ils sont enthousiastes et souhaitent la réinsertion.»

Reconnu «Evénement de l’année 2019» par le prestigieux palmarès des World Restaurant Awards, le Refugee Food Festival est devenu au fil du temps un rendez-vous culinaire incontournable. Cette année, il aura simultanément lieu dans 15 villes du monde, permettant ainsi à près de 10 000 personnes d’aller au restaurant, à environ 150 établissements de s’engager et à quelque 130 cuisiniers réfugiés de mettre en valeur leurs talents.

Festivités épicées

A Genève, du 12 au 21 juin, la carte des établissements participants va s’enrichir de plats venus d’Algérie, de Syrie, d’Irak, du Sri Lanka ou encore d’Erythrée. «Carte blanche ou menus à quatre mains avec des chefs emblématiques, chaque collaboration sera unique, diversifiée en termes de budget, de cadre, d’ambiance et de situation géographique», continue Laura Reymond.

Un challenge qui n’effraie pas Mourad Tchiko, qui préparera au restaurant Le Lyrique une cuisine algérienne de toute beauté. Au programme de ces festivités épicées? En guise d’entrée, une chorba frik, soupe à base d’agneau, d’épices et de blé concassé, avant de poursuivre avec le traditionnel couscous au poulet ou végétarien. «J’aime mettre en avant les recettes classiques de mon pays.» Pour Asha, le menu sera 100% érythréen et végane. Les samosas ouvriront le bal et les injeras végétariens (mélange d’oignons, d’épinards et de lentilles) leur emboîteront le pas.


Refugee Food Festival, du 12 au 21 juin, www.refugeefoodfestival.com.

Le site d'Edouard Amoiel, www.crazy-4-food.com.

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