«On voit à peu près l’heure qu’il est.» Quand Michel Parmigiani a proféré cette phrase surréaliste pendant le dernier Salon international de la haute horlogerie (SIHH), au sujet de l’une de ses dernières créations, une montre époustouflante de précision, une heure passante avec répétition minutes, une ­complication horlogère à plus de 200 000 francs, il s’en est suivi une certaine qualité de silence. Puis des éclats de rire. Sa création était un magnifique pied de nez à toutes ces montres connectées qui déferlent sur le marché (lire p. 4), ces machines truffées d’applications qui vont nous voler notre temps tout en nous donnant l’heure accessoirement.

Or donc Michel Parmigiani, maître horloger à Fleurier, s’amuse à créer des garde-temps mécaniques hypersophistiqués sur lesquels on lit l’heure «à peu près», une heure qui prend son temps, qui passe à travers un guichet en forme de croissant. On n’y voit qu’une heure à la fois. «On ne peut pas se projeter dans le futur puisque les autres heures n’existent pas encore. Et on ne peut pas revenir dans le passé puisque celle qui est visible suit son cours, souligne l’horloger. On ne voit que le présent. C’est une montre très «carpe diem». Elle ne stresse pas. Elle nous rappelle d’apprécier le moment. On constate très bien sur cette montre que le temps est relatif.»

Si Michel Parmigiani aime s’abîmer dans le temps présent, et ne révèle qu’une seule heure à la fois, Thierry Stern, le président de Patek Philippe, a un faible pour la minute. «Elle est intéressante, car ce sont les derniers petits instants que l’on a pour soi. L’heure scande les rendez-vous. La seconde passe trop vite, je n’y pense pas, mais la minute est toujours là à nous taquiner. On peut la calculer dans sa tête: «Il me reste trois minutes.» On peut décider de rester coucher ces trois dernières minutes. Ces petits moments font la vie de tous les jours. Ce n’est pas l’heure que l’on chasse, mais la minute: elle représente les derniers instants de liberté.»

«Carpe diem», cette fameuse locution latine qui invite à cueillir le jour présent sans se soucier du lendemain semble être paradoxalement le moteur de quelques patrons horlogers. Karl Friedrich Scheufele, le coprésident de Chopard, a d’ailleurs fait créer un jardin zen il y a cinq ans entre deux bâtiments de la manufacture, à Meyrin. Pour cet amateur de vitesse et de courses automobiles, cela surprend. «Je suis aussi amateur du sujet «temps», relève-t-il. Et je m’arrête volontiers dans la journée devant ce jardin. C’est un ralentissement, un petit instant de contemplation: cela me permet de savourer le moment.»

Ralentir le temps. Depuis quand les horlogers et les patrons de manufacture s’inquiètent-ils de ralentir le temps? Depuis qu’on évoque la menace d’une invasion de montres connectées? Il y a un monde, toute une perception du monde, et du temps qui sépare une montre manufacture, traditionnelle, et ces outils truffés d’applications. Comme l’analysait très justement Grégory Pons dans Business Montres du 26 janvier dernier: «Apple ne vend pas des produits mais des services de connexion au monde, à la culture ou à la vie professionnelle. On en déduira que la future Apple Watch n’est pas une concurrente directe des montres suisses, mais le grand levier de connexion […] de tous à tout. […] Les Suisses se battent pour des garde-temps physiques, les Américains (demain les Coréens de Samsung) pour des relations virtuelles au macro-système numérique global d’un monde d’objets connectés.»

Et comment faire face à ces objets sinon avec d’autres objets qui dépassent leur fonction utilitaire, pour s’approcher précautionneusement du statut d’œuvre d’art? «Est-ce qu’on a besoin de toutes ces informations qui seront données par les montres connectées? s’interroge Karl Friedrich Scheufele. Est-ce vraiment ce que l’on veut? Je trouve reposant de regarder une montre qui vous indique juste l’heure, d’une manière très calme, au lieu d’avoir un objet qui a le potentiel inouï de vous voler votre temps! Avec une belle montre, vous prenez le contre-pied de ce qui est en train de se passer autour de vous. Vous ne devenez pas dépendant de certains prestataires. Un regard jeté sur votre garde-temps ne sera pas enregistré dans des datas, ce geste ne regarde que vous, l’objet fonctionne avec le mouvement de votre poignet, n’a pas besoin d’être rechargé, les fonctions n’ont pas besoin d’être «updatées». La montre n’est connectée qu’à vous-même.»

Cette relation à soi-même, ce temps qui sait nous parler à nous et à personne d’autre, c’est justement une voie qu’a empruntée Louis Vuitton lorsque la marque a lancé en 2011 la montre Tambour Répétition Minutes qui sonnait l’heure de son lieu de vie. «Elle fait toujours partie de la collection, d’ailleurs, souligne Hamdi Chatti, le directeur Montres et Joaillerie de Louis Vuitton. C’est la montre du voyageur romantique. Vous partez de Genève, vous arrivez à New York, vous corrigez l’heure, et pour savoir celle de Genève, vous actionnez le poussoir et elle sonne le «home time». On ne peut que l’entendre, pas le voir.» A l’occasion de Baselworld 2015, Louis Vuitton a choisi de marier une fonction Heure universelle et une Répétition minutes. Avec ce modèle inspiré du modèle Escale Worldtime lancé l’an dernier, on peut voir l’heure qu’il est à Genève, ou bien la faire sonner. Il y a quelque chose de profondément personnel dans cette indication de l’heure. «Le «home time» ne regarde que moi, explique Hamdi Chatti. C’est mon heure. Quand on l’écoute, ce n’est pas la même sensation que quand on la voit. C’est beaucoup plus doux. A chaque fois qu’on l’entend, cela nous rappelle la maison. Parce que ce son particulier, lié à l’heure de chez soi, réveille un sentiment. En revanche, la voir ne génère rien. L’œil analyse les données horaires de manière rationnelle, tandis que le son, c’est comme une musique qui nous rappelle un endroit.»

Quand un client débourse plusieurs dizaines, plusieurs centaines de milliers de francs pour un garde-temps, est-il sensible à la dimension symbolique de ces ­montres-là? «Certains collectionneurs, oui, confiait Daniel Riedo, le CEO de la manufacture Jaeger-LeCoultre, en janvier dernier, lors du SIHH. J’ai un client qui porte une très grande complication. Il gère toute la journée de multiples usines et il m’explique que son moment de pause dans la journée, quand il a besoin de se concentrer, de redescendre en lui, c’est quand il prend sa montre et qu’il regarde le Sphérotourbillon en action. Ça le calme, le fait descendre dans l’extrêmement petit, avant de lui permettre de repartir sur des choses plus larges. Un peu comme une méditation.»