Portrait

Rémy Jacquet, l’âme des objets

Toujours habillé de noir, véritable homme de l’ombre, le designer chaux-de-fonnier Rémy Jacquet a dessiné plusieurs générations de Minitel. On retrouve aujourd’hui sa patte derrière les machines à café de Nestlé

Peu de gens le savent. Mais si les machines à café de Nestlé plaisent autant, c’est un peu grâce à lui – et à l’équipe qui l’accompagne. Il avait déjà contribué au succès du Minitel dans les années 1980. Le nom de sa société, Multiple Global Design, ne dit en général rien à personne. On le trouve derrière certaines bornes de la Loterie romande. Ou sous différentes paires de skis Salomon. Et à l’intérieur de la housse d’une table à repasser Laurastar… Rémy Jacquet laissera, c’est sûr, son empreinte dans nombre de nos objets quotidiens. En restant d’abord un homme de l’ombre.

«C’est un travail d’équipe. Seul, je n’aurais abouti à rien», insistera durant l’entretien cet homme qui ne s’habille qu’en noir. Pas de doute: le fondateur de cette PME installée dans une discrète ruelle de La Chaux-de-Fonds est aussi modeste que talentueux. Aujourd’hui, à 67 ans, ce Français d’origine songe à la retraite. Avec son acolyte Yves Marmier – qui l’accompagne depuis plus d’une trentaine d’années et qui reprendra progressivement les rênes de la société –, il nous a raconté sa carrière et son entreprise. Elle compte aujour­d’hui 30 employés. De fait, le plus grand atelier de design industriel du pays.

Rémy Jacquet parle doucement. Et décide d’entamer son histoire en 1971, quand il est sorti diplômé de l’école Boulle, à Paris. Trois possibilités de travail s’offraient à lui. Il n’en a choisi aucune. Il a préféré retourner à Morteau, à un jet de pierre du Locle (NE), côté français. Un copain lui parle alors de la «Tissot Synthetic Idea 2001», une montre largement faite en plastique. L’idée marque Rémy Jacquet, qui décide de se bricoler son propre garde-temps en plexiglas. Un soir, dans un restaurant chaux-de-fonnier, le responsable marketing de Longines aperçoit l’objet à son poignet et lui glisse un message dans une coupe de fruits. «Restez jusqu’à la fermeture, il faut qu’on parle.» L’aventure commence là.

De 1973 à 1974, Rémy Jacquet et son ami Claude Raval dessinent donc pour les horlogers. Ils amènent des piles de feuilles volantes à Breitling, Omega, Longines, Tissot ou HIH, qui raffolent de leurs esquisses, qui les achètent parfois même, simplement pour en priver les concurrents. La crise du quartz viendra donner un coup de frein brutal aux activités de la jeune société. Coup de chance: l’informatique allait pouvoir leur servir d’accélérateur.

«Le Minitel est né au Locle»

Un contact chez Alcatel discute un jour avec Rémy Jacquet d’un «gros projet» pour lequel il fallait des designers. Ce dernier, alors basé au Locle, mène la bataille et remporte le contrat. «France Télécom nous avait parlé d’un bottin électronique, destiné aux familles françaises, pour abandonner les kilos de papier, se souvient Rémy Jacquet. Une société parisienne, Quirin Design, avait dessiné une première maquette. Nous avons dû la repenser pour qu’il soit possible de l’industrialiser.» En 1975, 20 000 appareils sont distribués en Bretagne et connaissent un succès immédiat. Un écran 9 pouces, un tube cathodique… Yves Marmier quitte un instant l’interview et ramène quelques prototypes Minitel d’une autre pièce. D’un autre temps.

Rémy Jacquet les contemple avec un brin de nostalgie. «D’un simple bottin, le Minitel s’est mué en une mine d’informations. Même si ce sont les réseaux coquins qui ont véritablement fait bondir les ventes de l’appareil», sourit-il. Ainsi, «le Minitel est né au Locle». L’idée l’amuse. Il dessinera en tout plus de dix modèles successifs.

En 1984, la société déménage à La Chaux-de-Fonds – deux ans après qu’Yves Marmier eut rejoint Multiple, qui ne compte alors que «six ou sept» employés. Pour se développer, la société a l’idée d’aller à des salons de sous-traitants à Paris et à Bâle. «Les gens se déplaçaient pour acheter des composants électroniques et tombaient sur nous, la seule société de design présente dans les salons. On a travaillé avec des PME de toutes les branches, c’était très varié», raconte Rémy Jacquet.

Varié au point qu’à la fin des années 1980 un de leurs projets a été condamné à mort par les autorités américaines. Une société hollandaise, Text-Lite, ambitionnait de lancer un petit ordinateur qui pouvait se connecter sur n’importe quel combiné téléphonique. Multiple Design dessine l’objet, qui est produit, puis exporté aux Etats-Unis. «Quelques jours après le lancement, la société a reçu un coup de fil de Washington. Il fallait retirer immédiatement l’appareil du marché car il permettait de se connecter au réseau de la sécurité nationale…»

L'année du «grand bouleversement»

L’année 1991 marque le «grand bouleversement». «Nestlé était en quête de designers pour ses machines à café. L’aventure a débuté par une rencontre avec le responsable de la recherche. Pour Multiple, ça a considérablement changé la donne», note Rémy Jacquet en tapotant sur l’une des machines à café qui décorent sa salle de conférences. Vingt-quatre ans plus tard, Nestlé est le plus gros client de la société. Pour Nespresso, ils imaginent les machines à café du futur, celles qui ne seront jamais commercialisées. Pour Nescafé, ils travaillent sur les modèles que l’on retrouve aujour­d’hui dans les rayons. La multinationale de Vevey contribue aujourd’hui à 60% du chiffre d’affaires de Multiple Design.

Malgré le départ du fondateur, prévu d’ici à 2018, l’entreprise restera en mains de ses employés. C’est d’ailleurs de cette manière «démocratique» qu’a toujours fonctionné la PME. «Ici, il n’y a pas de bas salaires ni de salaires vertigineux. Et les primes sont distribuées le plus équitablement possible», assure Rémy Jacquet en se promenant dans ses locaux, un grand appartement chaux-de-fonnier transformé.

Cet homme de l’ombre termine sa carrière avec la satisfaction d’avoir imaginé presque tout ce qui nous entoure; des montres aux interrupteurs électriques, en passant par des trams ou des cutters. Presque tout, en fait, sauf un avion, ce qui l’aurait «sûrement captivé». Il n’a pas touché non plus au secteur militaire. Contacté une fois pour un outil de visée nocturne, il a dit non. «Ce qui touche aux armes, vous savez, ça ne m’a jamais vraiment passionné…»

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