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Renouveau à Glasgow

Face au chef-d’œuvre Art nouveau de Charles Rennie Mackintosh, Steven Holl a réalisé l’extension de la «Glasgow School of Art» (GSoA), en signant le «Reid Building», un bâtiment conçu comme «un contraste complémentaire». Visite des lieux

Un peu de San Francisco, en miniature. Dans le dédale de ses rues quadrillées, Glasgow joue aux montagnes russes. Laissons «Sauchiehall Street» la commerçante et ses enseignes barbares qui défigurent un patrimoine unique. Grès rouges sur façades humides – style seigneurial écossais –, la ville prolétaire a un goût de pierre à fusil. A quelques pâtés de maison, le Pot Still – le pub le mieux achalandé en single malts d’Ecosse – et ses odeurs capiteuses d’alambics. Au sommet d’une des bosses, deux parallélépipèdes.

Nous sommes sur Garent Hill. Dans la rue principale, deux bâtiments se toisent. A ma gauche, la «Glasgow School of Art» (GSoA), signée Charles Rennie Mackintosh (1868-1928). A ma droite, le «Reid Building» – l’extension de l’Ecole des beaux-arts de Mackintosh qui abrite la partie consacrée au design, l’œuvre de Steven Holl, inaugurée en avril 2014.

Un bruit, continu et sourd: la grue télescopique qui balance une nacelle d’experts casqués le long des façades du «Mackinstosh Building». Le chef-d’œuvre, édifié entre 1897 et 1909, a été ravagé par un incendie au printemps dernier, un mois après l’inauguration du «Reid Building». Ce bâtiment est l’un des plus marquants du début du XXe siècle. Le tout premier à avoir osé le langage de l’Art nouveau en architecture. Une merveille.

Bilan des flammes: 10% de la structure du bâtiment détruite; 30% du contenu partis en fumée – dont l’exceptionnelle bibliothèque. Pour certains des étudiants des Beaux-Arts, quatre années de labeur consumées en quatre heures. L’art est éphémère.

Du courage, de l’inconscience. Il fallait en tout cas quelque chose de particulier pour se lancer dans pareille aventure. Le défi? Dans une GSoA à la réputation gigantesque mais aux murs exigus, bâtir un nouvel édifice pour abriter l’école de design, qui campait jusque-là dans des tours seventies, rasées pour l’occasion.

A qui confier les clés de la bétonneuse? 154 participants, 11 finalistes. Ce sera Steven Holl. Le projet de l’architecte américain est primé à l’unanimité. Le mandat: imaginer une extension qui soit une réponse directe au bâtiment de Mackintosh. Se confronter à un chef-d’œuvre: sans doute l’exercice le plus dur qui soit. Les critiques ont dégringolé comme un orage d’été, avant même le premier coup de crayon.

Autant que le dehors peut déconcerter, le dedans – empaqueté sous 800 panneaux de verre translucide vert-de-gris – subjugue. Oubliez le blanc clinique des photos léchées promotionnelles. Les murs commencent à se salir, comme une cafetière se culotte. Dans cette maison d’art, des accrochages spontanés et des expositions sauvages. L’intérieur immaculé, voulu par Steven Holl comme une carte blanche aux étudiants, se transforme. La toile vierge est féconde. Car ce nouvel écrin transpire l’inspiration. Le «Reid Building» est un bâtiment qui contient un souffle.

Barbour et Chelsea boots, chemise à petits carreaux. Look traditionnel anglais, un brin conservateur. Fraser est étudiant à la GSoA, en troisième année d’architecture: «Je n’ai pas arrêté de changer d’avis durant la phase de conception du projet. Maintenant, je l’adore. Le bâtiment est fantastique. Toutes ces ouvertures dans une lumière aussi belle. Même prendre un café devient inspirant», sourit-il jusqu’aux oreilles.

La lumière. Les trois «driven voids of light» sont des lanternes magiques. Il faut connaître la ville. Avoir vu Glasgow sous des trombes d’eau et des lumières blafardes, pour comprendre à quel point la lumière y est un bien précieux.

Face à Mackintosh, n’importe quel projet paraissait fou. La réponse de Holl? Un «contraste complémentaire» en termes de structure, de couleur, de détails: quand Mackintosh construit sur une structure fine en acier qu’il recouvre de matériaux épais comme le grès, Holl imagine une ossature épaisse en béton, couverte de panneaux de verre très fins.

Le «Reid Building» a coûté 29 millions de livres. Il en faudra au moins autant pour réparer le «Mackintosh Building». Le prodige est en sommeil. Un siècle au service de l’art, jusqu’à l’incendie. Dans Renfrew Street, la grue s’est tue. Bientôt, le chantier de la réfection. Silence, la GSoA se repose. Pour mieux renaître de ses cendres.

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