Voyage

République dominicaine, l’île bohème

De la capitale à Altos de Chavón, le rêve d’un visionnaire transforme les tropiques en poumon de l’art contemporain

A l’entrée de l’arène, réservée aux combats de coqs, des joueurs de dominos fument un cigare et claquent leur chaise à bascule. Une radio crache un air de bachata, une danse jadis rurale qui s’apprend avant même de marcher. L’un d’eux avale sa rasade de rhum et lance un «Hola mi amor!». Monica Ferreras de la Maza répond à ce piropo, ce mot doux, par un sourire. Sous un soleil de plomb, l’artiste arpente les rues pavées de Saint-Domingue inscrites au patrimoine culturel et mondial de l’Unesco. Des plaisanciers déversés quelques heures plus tôt par un géant des mers photographient l’architecture coloniale de la première ville du Nouveau Monde. La capitale de la République dominicaine reste associée à l’histoire des conquistadors du XVIe siècle.

Un taureau en métal forgé domine la place d’Espagne. El Artistico, l’auteur de cette sculpture, possède son atelier et une école gratuite à La Romana. Il y enseigne le métier de forgeron à des enfants défavorisés. Sa notoriété est telle que ses lampes éclairent la Maison-Blanche de Washington. Sur les deux tiers de l’île d’Hispaniola que le pays partage avec Haïti, une génération d’artistes – dont fait partie Monica Ferreras de la Maza – cherche sa place dans le panorama mondial de l’art contemporain. L’art folklorique est présent en Haïti, où les traditions chrétiennes se mélangent aux rites africains, mais de ce côté de l’île, peintres et sculpteurs se tournent vers les influences européennes et américaines. Devant l’Ecole nationale d’art visuel de la capitale, la vidéaste soulève le problème d’un enseignement médiocre. Elle n’est pas tendre non plus avec la collection du Musée d’art moderne qu’elle juge insignifiante.

Une capitale arty

Monica Ferreras de la Maza s’est formée dans la prestigieuse école d’Altos de Chavón, au sud-est de l’île. Forte de 12 expositions en solo, elle fait partie de la première volée de la Davidoff Art Initiative. Grâce à la marque suisse de cigares implantée dans les Caraïbes, elle a pu séjourner trois mois à Brooklyn.

Mais ici, avant de s’intéresser à l’art, il faut avoir de quoi se nourrir. Dans une échoppe, des bananes plantains frites, des empanadas farcies, de l’avocat, du manioc. L’artiste montre une cuillère de sauce tomate ou une fiole qui contient juste assez d’huile pour frire un repas unique. Des produits vendus en petite quantité car la majorité des clients sont des journaliers.

La chemise de Pascal Meccariello est maculée de transpiration. Dans l’atelier de cet autre ambassadeur de l’art dominicain, il fait une chaleur étouffante et l’électricité est temporairement coupée. Sur le sol, des azulejos, ces carreaux de faïence décorés d’origine espagnole. Par-dessus, son travail jeté pêle-mêle. Il propose une limonade à l’Alpargeleria, un bar design. Assis dans la cour ombragée, Pascal raconte son séjour de trois mois à Beijing, l’autre résidence proposée aux talents locaux par Davidoff.

A l’unisson, les deux artistes vantent les mérites d’Altos de Chavón. Cette école d’art et de design fondée en 1983 est jumelée avec la prestigieuse Parsons School of Design de New York. Mais pour la visiter, il faut quitter l’esprit bohème du quartier historique. Deux heures de bus plus tard, le véhicule crisse les freins devant l’entrée de Casa de Campo, un complexe touristique privé et haut de gamme au cœur duquel se niche l’établissement artistique.

Le Shangri-La des Antilles

Casa de Campo, c’est 3000 hectares en bordure de mer. Sur l’herbe – qu’on jurerait égalisée au coupe-ongle –, des joueurs de golf swinguent tout de blanc vêtus. Des villas luxueuses, propriétés de têtes couronnées ou de gloires hollywoodiennes, ponctuent le paysage. Trois parcours de golf, un terrain de polo, une marina, un centre équestre, 13 courts de tennis, 14 piscines et une vingtaine de restaurants: ici, on circule à bord de sa voiturette électrique. Et puis plus loin, des kilomètres de plages de sable blanc, des cocotiers, une mer turquoise. C’est au milieu de ce véritable Shangri-La des Antilles que se dresse Altos de Chavón.

Construit en 1975, le centre culturel et artistique ressemble à un village italien du XVIe siècle. Les pierres des rues sont taillées à la main. On y reconnaît même la reconstitution du balcon de Roméo et Juliette, les fameux amants de Vérone. Dans ce décor digne de Cinecittà se trouvent des galeries et des ateliers et le musée d’archéologie régional consacré aux Taïnos, la population indigène de l’île. Les boutiques vendent des souvenirs, du rhum, du café et des crèmes solaires, tandis que le restaurant Papa Jack’s expose les œuvres des artistes locaux. Sur son skateboard, un garçon dévale une rue de ce village presque fantôme. Il se dirige vers La Escuela de Diseño Altos de Chavón, la fameuse école.

Stephen Kaplan, son fondateur, se lève de son hamac. Il ressemble à Fitzgerald, cet Irlandais qui se faisait appeler Fitzcarraldo, incarné à l’écran par Klaus Kinski dans le film de Werner Herzog. Voici un rêveur nord-américain qui a posé son baluchon, il y a plus de trente ans, dans la boue tropicale pour y créer son école d’art. Le village accueille depuis des peintres, des sculpteurs, des professeurs et artistes internationaux qui enrichissent le panorama culturel de la région.

Dans une classe, les élèves revisitent le convexe et le concave propres à Henry Moore et Barbara Hepworth. Ceux qui n’auront pas la chance d’une Monica ou d’un Pascal de vivre de leur art s’initient en parallèle à une formation pratique. L’école répond ainsi à une demande commerciale croissante de cette île en plein boom artistique. Stephen Kaplan parle aussi d’une expérimentation sociale: des étudiants riches et pauvres cohabitent et se salissent avec la même glaise. Lui-même profite de ses voisins milliardaires de Casa de Campo pour vendre ses œuvres. Qui sait, un jour, elles vaudront peut-être de l’or.


A aller

Air France dessert la République dominicaine à raison de six vols hebdomadaires à destination de Punta Cana et de trois à destination de Saint-Domingue.

Y séjourner

A Saint Domingue, l’hôtel Hostal Nicolas de Ovando est classé au Patrimoine
mondial de l’UNESCO. hostal-nicolas-ovando.hotel-rn.com

Le Casa de Campo Resort se trouve à proximité d’Altos de Chavon et offre un cadre unique pour un séjour haut de gamme. www.casadecampo.com.do

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