Portrait

Le restaurateur Jean-Marc Houmard et l’épopée de l’Indochine

A New York, le Suisse est devenu l’heureux propriétaire d’une institution prisée par les légendes de la pop culture depuis plus de trois décennies, de Warhol à De Niro, en passant par Isabelle Huppert

D’allure discrète, en blouson de cuir, jean noir et baskets, un jeune sexagénaire aux cheveux poivre et sel téléphone devant son restaurant, en arpentant machinalement un bout de trottoir qu’il a dû fouler des milliers de fois ces trois dernières décennies. C’est ici, à Indochine, que Jean-Marc Houmard est devenu l’homme qu’il est aujourd’hui: un restaurateur accompli, propriétaire de plusieurs adresses à succès, qui régale les anonymes comme les légendes de la pop culture, avec la même élégance.

Avec ses palmiers, ses banquettes en vinyle vert et ses lumières tamisées, l’Indochine a la même allure que lorsque Jean-Marc s’y rend pour la première fois, en 1985. Fraîchement débarqué de Genève, une licence de droit en poche, l’étudiant de 25 ans est à New York pour un stage dans un cabinet d’avocats. Un soir, accompagné de sa colocataire, une cappuccino girl du café Area, il va dîner dans ce nouvel établissement dont tout le monde parle.

«J’ai découvert qu’un lieu pouvait être fantastique sans être pompeux. Le restaurant ne payait pas de mine. Et pourtant, la maîtresse d’hôtel était incroyablement chic avec ses cheveux orange, son long peignoir, son pantalon de clown et cette écharpe de soie qui caressait le sol. Le personnel était éclectique, principalement des filles, de toutes origines, qui ne ressemblaient en rien à la traditionnelle jolie serveuse.»

Parmi les gens cools

Cette première nuit le plonge dans la fièvre du star-système. «Brian Ferry faisait coucou à Annie Lennox, des top-modèles bavardaient sur la banquette voisine. Je me suis même retrouvé côte à côte avec le chanteur Joey Ramone aux toilettes…» Totalement «émerveillé», Jean-Marc Houmard se fait embaucher comme serveur pour arrondir ses fins de mois. La journée, il enfile son costume d’avocat stagiaire pour éplucher des cas pratiques avec des collègues qu’il déteste. Le soir, il sert des rouleaux de printemps et autres douceurs vietnamiennes à Andy Warhol ou à Jean-Michel Basquiat.

«A l’époque, être serveur au bon endroit vous propulsait parmi les gens cools. Je dansais à côté de Bianca Jagger et de Keith Haring dans des clubs où les riches associés de mon cabinet n’auraient jamais pu mettre un pied.» Jean-Marc ne tarde pas à délaisser le droit. De l’autre côté de l’Atlantique, chez les Houmard, on tique un peu. «En Suisse, être serveur n’a jamais été cool», précise-t-il. Mais rapidement, le jeune Jean-Marc prend du galon. Il devient «maître d’», puis manager.

Chaque soirée réserve son lot de surprises. «Un soir, c’était Catherine Deneuve qui mangeait avec une main tout en fumant de l’autre. Un autre, c’était Grace Jones, pas du genre discret, qui défilait le long du bar, avec sa grande cape qui volait derrière elle.» Pendant des années, il accueille des clients dont la seule évocation donne le tournis: Diane Keaton, Paul Newman, Roy Lichtenstein, Richard Avedon, Glenn Close, De Niro…

En 1992, en raison de pépins financiers, le propriétaire de l’Indochine se voit contraint de vendre son restaurant. Trois employés cassent leur tirelire. Huy Chi Le, Michael Callahan et Jean-Marc Houmard, évidemment. Le défi n’est pas mince: réussir à faire vivre l’Indochine sans son fondateur. «C’était les années de récession, les gens de l’art ne venaient plus, se souvient Jean-Marc. Puis, un soir, Calvin Klein a organisé l’anniversaire de son épouse à l’Indochine. Ce fut une belle fête. Ça m’a redonné confiance.»

Jean-Marc a désormais le vent en poupe et ouvre en parallèle le Bar d’O, où il organise de fameuses soirées drag-queen dès 1993. De 1995 à 2000, il vit entre New York et Los Angeles, où il lance un nouvel Indochine. Puis il rentre pour de bon à Manhattan, où il monte, au fil des années, de nouveaux restaurants.

Un discret oiseau de nuit

S’il a bien écumé les soirées new-yorkaises, le Suisse n’a rien de ces noctambules extravagants et hâbleurs qui peuplent souvent les établissements dans le vent. Plutôt calme et réservé, il se réjouit du silence que lui offrent ses journées. Le soir venu, il mène néanmoins une vie très animée, où il utilise avec adresse sa grande intelligence sociale, aiguisée durant ces nombreuses soirées passées à la porte de l’Indochine à accueillir les invités, dans les années 1980 et 1990.

Et la nourriture dans tout ça? «Bien manger fait partie de mes plus grands plaisirs», affirme-t-il. Ainsi, en 2012, pour l’Acme, son nouvel établissement, il s’est offert les services de chef danois Mads Refslund, cofondateur du Noma, sacré meilleur restaurant du monde à plusieurs reprises. «Pour autant, il n’a pas la grosse tête», assure le créateur Jean-Michel Cazabat, grand habitué de l’Indochine. Chaque soir, après s’être détendu en regardant Les Simpson, il va s’assurer, à l’Indochine et ailleurs, que tout se déroule comme il le souhaite. Pour le lancement de l’Acme, il a même refait la porte pendant six mois pour se familiariser avec la clientèle et déceler les éventuels points d’amélioration.

Jean-Marc Houmard a aussi mis son amour du détail au service de l’aménagement du Tribal Hotel, ouvert avec son ami suisse Yvan Cussigh, en 2014, dans la petite ville coloniale de Granada, au Nicaragua. Sous ses airs tranquilles, il ne tient pas en place. D’ici à quelques semaines, il ouvrira un nouvel établissement à Dubaï, aussi baptisé l’Indochine. Gageons que le nom continuera de lui porter chance.


Profil

1959 Naissance à Bienne.

1985 Une licence de droit en poche, arrivée à New York pour un stage dans un cabinet d’avocats, puis débuts à l’ndochine, comme serveur.

1992 Devient copropriétaire de l’Indochine, avec Huy Chi Le et Michael Callahan.

2014 Ouverture du Tribal Hotel dans la ville coloniale de Granada, au Nicaragua.

2019 35e anniversaire de l’Indochine NY et ouverture de l’Indochine Dubai.

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