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Le retour des figures de style: la Cadenas de Van Cleef & Arpels

La Cadenas de Van Cleef & Arpels, emblème des Temps Modernes

Avec son bracelet double chaîne serpent évoquant des câbles, son attache puissante et son boîtier de forme pyramidale, la Cadenas née en 1935, à la fin de la période Art déco, s’inscrit dans le courant moderniste, ode à l’industrialisation. C’était l’époque où chez Van Cleef & Arpels, les pendules étaient architecturées comme des gratte-ciels, les bijoux se nommaient «Pylônes» ou «Roulement à billes» et l’on mettait en exergue ce côté mécanique jusque dans leur conception. Tel le bracelet Ludo, maillage de motifs en forme d’hexagone avec au centre de chaque chaînon un serti étoilé, de rubis, de saphir ou d’émeraude. Les femmes s’émancipaient et le montraient. Tamara de Lempicka se représentait dans un autoportrait au volant d’une Bugatti. Chez Van Cleef & Arpels apparaissaient des montres à ailettes et l’on créait la première minaudière, boîte rectangulaire contenant ce dont une femme avait besoin pour sortir.

La légende veut que la duchesse de Windsor ait inspiré la création de la Cadenas à Renée Puissant, fille du couple fondateur et directrice artistique de la maison entre 1926 et 1942, date de son décès. Catherine Cariou, directrice du Patrimoine chez Van Cleef & Arpels, évoque cette tradition orale. «Elle me vient de Jacques Arpels, petit-fils du couple fondateur. La duchesse de Windsor était une grande cliente de la maison. Gravitant dans le milieu des surréalistes, elle avait des idées extravagantes. Elle connaissait Dalí, Elsa Schiaparelli, qui est la première à avoir utilisé une fermeture éclair sur une robe, et la duchesse de Windsor a inspiré le collier Zip. Le principe d’une fermeture éclair étant de cacher quelque chose, elle a pris le contre-pied de cette fonction utilitaire en la faisant ouvrir et porter en collier.»

La montre Cadenas, dont l’appellation date de 1937, après être née sans nom et s’être nommée Agrafe en 1936, porte en elle cette idée de détournement de la fonction. Plus exactement, elle représente une sorte d’oxymore horloger: dérober au regard tout en s’exhibant fièrement. Le côté mystérieux réside dans la manière de lire l’heure subrepticement lorsqu’on se trouve en public. Car à cette époque-là, même si une femme affichait librement sa séduction, s’enquérir de l’heure était une prérogative masculine. «Le boîtier incliné permettait de regarder l’heure discrètement. Les femmes étaient émancipées, mais jusqu’à une certaine limite. Pour une femme, dans les années 30, s’en préoccuper, surtout le soir, n’était pas bien vu», révèle Catherine Cariou.

Mais de la même manière qu’un parfum sillage étoffe une personnalité, arborer une montre Cadenas à son poignet désigne une femme puissante. «Lors de l’exposition sur la montre Cadenas et son univers au SIHH, une grande collectionneuse qui en possède plusieurs me disait que c’est une montre pour une femme de caractère, ce qu’elle est elle-même», dit l’experte. Avant elle, les actrices Paulette Godard (l’héroïne des Temps modernes) ou Merle Oberon, la Maharani de Baroda, ont été d’illustres propriétaires de ce garde-temps bijou à la symbolique amoureuse forte, celle de l’attachement, du lien exclusif. Quant à la duchesse de Windsor, elle reçut en cadeau de son mari un modèle en platine entièrement serti de diamants. Estimée entre 46 000 et 50 000 francs suisses, la montre a été adjugée pour 362 000 francs aux enchères chez Sotheby’s le 17 mai 2011 à Genève.

Emblématique dans l’histoire de Van Cleef & Arpels, la Cadenas a rencontré le succès dès sa création et a été régulièrement relancée, dans les années 70, 80 et 90. ­Considérée comme la signature de la maison, elle est rééditée depuis les années 2000, date de l’acquisition de Van Cleef & Arpels par le groupe Richemont. En 2015, le cadran est devenu un peu plus grand par souci de lisibilité. «Nous avons souhaité qu’elle accède au statut de montre, que ce ne soit plus seulement un bijou qui donne l’heure», déclare la directrice du Patrimoine. «Même si la façon de la consulter est très intime. Personne d’autre que celle qui la porte au poignet ou quelqu’un de proche ne peut y lire l’heure.»

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