«On ne connaît que la légende orale, le récit interne à la maison. A Londres dans les années 60, connues comme une période extrêmement créative pour la maison en termes de forme horlogère, un client aurait apporté sa montre qui aurait été abîmée lors d’un accident de voiture. On dit que le modèle était une Tank et non de forme ovale comme l’est la Crash. Jean-Jacques Cartier, qui était à la tête de la maison à l’époque était un passionné de formes horlogères et n’avait de cesse que d’en inventer de nouvelles. Certaines, fameuses, ont été créées par Cartier Londres sous son égide, notamment la Pebble (qui signifie «galet») mais aussi les montres maxi-ovales», explique Pierre Rainero, directeur de l’image et du style chez Cartier. Si l’on suggère un parallèle avec les montres molles de Dalí, l’expert s’étonne: «Elle n’est pas molle du tout. Il y a comme une cassure sur le côté droit au-dessous du remontoir. Les pointes tout en haut à la droite du bracelet présentent aussi un angle vif. La première montre ovale chez Cartier date des années 50 et est ­connue sous le nom de Baignoire. On pourrait penser que c’est une Baignoire traditionnelle qui a été accidentée.»

On imagine pourtant que le contexte culturel du Swinging London était un peu psychédélique… Mais Pierre Rainero voit dans la conception de la Crash cet esprit anglais tourné vers le dandysme, cette élégance très singulière. Et surtout le témoignage du sens artistique de la lignée des Cartier. Petit retour sur son histoire: «Depuis le début du XXe, même à la fin du XIXe, la maison avait ses propres ateliers de dessin que ce soit à Paris, à Londres ou à New York. Alors que la filiale de Londres a été créée par Pierre Cartier, né en 1878, c’est son frère Jacques qui a pris sa suite. Jean-Jacques, le créateur de la Crash, était son fils. Ils avaient tous des responsabilités créatives et commerciales. Dans les années 30, on a qualifié les frères d’«artistes marchands». La préoccupation stylistique et créative de la maison Cartier est très singulière, que ce soit en joaillerie ou en horlogerie, et notamment dans la montre de forme, c’est ce qui caractérise la maison. Car avant Cartier, les montres étaient rondes. Cartier a introduit la montre-bracelet dessinée pour être portée au poignet, en 1904, date de création de la montre Santos que Louis Cartier a offerte à son ami Santos Dumont: une forme carrée à angles arrondis dont les attaches sont en prolongement de la boîte. C’était révolutionnaire et n’avait jamais été fait auparavant.»

La Crash dénote l’esprit d’une époque mêlé à celui de la maison, un jeu spirituel avec les canons du classicisme et de l’épure. Pierre Rainero ajoute: «Comme disait le philosophe Jankélévitch, «l’ironiste joue avec les valeurs parce qu’il croit aux valeurs». Ainsi est née la Crash, vision de dandy qui pose un œil particulier sur sa propre élégance.

Même si elle est aujourd’hui portée par les femmes, ce qu’autorisent son boîtier de 45 mm de hauteur et sa version joaillière, elle reste un modèle prisé des collectionneurs. «Les Editions Assouline viennent de publier Les collections impossibles et la Crash est en couverture. Cela montre à quel point cette montre est une icône du style», relève Pierre Rainero.

Le directeur de l’image et du style évoque une justification plus profonde à cette forme cabossée: l’idée d’aller chercher la beauté dans des endroits où on ne l’attend pas, y compris dans un objet accidenté. «Je ferais un parallèle avec cette volonté chez Cartier de mettre de la beauté dans des objets usuels, tels une vis ou un clou et de les transformer en bijou.» Ajoutant que «la perception de beauté n’est pas liée justement aujourd’hui à la symétrie et à des standards. On joue avec en faisant évoluer les proportions, les volumes, les lignes. En cela cette montre a marqué un pas. C’est une montre philosophique. On accepte aujourd’hui qu’il y ait des accidents dans la matière.»

Aujourd’hui, la Crash est rééditée en 67 exemplaires, allusion à sa date de création, 1967. Elle avait été rééditée au début des années 90, mais la grande nouveauté 2015 c’est son mouvement squelette très particulier car les chiffres romains, chers à Cartier dans son vocabulaire esthétique, constituent la platine, partie intégrante du mouvement lui-même. «C’est une sorte de complication, non pas horlogère au sens traditionnel du terme, il n’y a pas une fonction particulière, mais c’est un défi esthétique et manufacturier, de par l’accident de la boîte, les chiffres étant eux-mêmes déformés», explique Pierre Rainero.