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La revanche des muses

Cet automne, les nez des parfumeurs caressent de belles légendes féminines pour les adapter au monde moderne. Ils puisent dans ces destinées romanesques l’essence de la femme-mythe et questionnent par les notes qui s’entremêlent l’identité même de la femme moderne

Si les muses se sont effacées un temps au profit des it-girls, leurs parfums tiennent cet automne leur revanche. D’Estée Lauder à Hermès en passant par Giorgio Armani ou Chanel, les muses font leur come-back. Ce retour répond-il à quelque désir marketing? Est-ce le reflet des besoins d’une industrie qui jongle avec ses repères? A force de chasser le naturel dans la composition de leurs parfums pour répondre aux normes européennes en matière d’ingrédients, les parfumeurs ont fini par invoquer leurs muses.

L’AMAZONE

Un galop ramène sur le devant de la scène une farouche créature née dans les années 70: l’Amazone d’Hermès. Revisitée par Jean-Claude Ellena en 2014, elle s’offre dans une nouvelle version, Rose Amazone, qui sera disponible fin octobre en Suisse. Entre Amazone et Rose Amazone, les femmes ont évolué, la parfumerie a changé. Jean-Claude Ellena s’est laissé guider par ces héroïnes modernes, parfois virtuelles, s’inspirant des mangas et des jeux vidéo. Rose Amazone se présente dans un flacon écumant d’agrumes, de fruits rouges et de modernité. Une rose s’affirme en son cœur, couchée sur un lit d’ambre, de vanille et de bois. Tout aussi puissante que son aînée, elle pétille plus qu’elle ne provoque. Cette amazone-là est une nouvelle affranchie, effervescente, vibrante, qui croque la vie avec un appétit féroce.

LA PIRATE

Estée Lauder part à l’abordage de l’automne avec Modern Muse Le Rouge. Pourquoi rouge? Pour faire ressurgir le côté le plus sexy et le plus affirmé de l’égérie moderne. En tête, la rose de Bulgarie et la rose Centifolia entremêlent leurs légendes pour créer le parfum d’une femme capable d’aspirer dans son sillage. Elles se lient à des notes gourmandes de bourgeons de cassis, de framboises et de safran. Magnolia et jasmin prennent la suite, se propagent jusqu’à flirter avec les narines des passants. De la vanille, de l’ambrette musquée, du vétiver et du patchouli terminent cette composition enivrante qui oscille entre espièglerie et puissance. La maison Estée Lauder voulait créer le parfum d’une femme sexy, intrépide, glamour, un brin provocatrice. Pari tenu.

LES GRANDES PROVOCANTES

Une muse doit-elle provoquer pour mériter son titre? La créatrice des Jardins d’Ecrivains traverse la Belle Epoque en créant trois parfums à l’effigie des scandaleuses courtisanes qui ont marqué leur temps: les Cocottes de Paris.

Dans cette réécriture moderne, elles ne s’imposent pas. Elles suggèrent, séduisent, inspirent.

Une part de mystère s’élève de La Castiglione dès ses premières notes. Un cœur décadent de réglisse et de patchouli s’offre ensuite au nez curieux qui, intrigué, se retourne sur la porteuse de ce parfum. Baumes, ambre gris et encens plongent un peu plus le passant dans le trouble.

Mlle Cléo (en référence à Cléo de Mérode) est, quant à lui, un floral boisé délicieusement désuet, entre bois de rose et belle de nuit, ylang-ylang et litchi, servi sur un lit de lichen et de fleur de coton.

Mais c’est dans La Belle Otero qu’on retrouve le plus l’esprit des femmes de la Belle Epoque. Un poivre s’y enivre de néroli et d’absinthe. La violette et le narcisse se frottent au buchu, une plante d’Afrique du Sud qui mate le crémeux de l’iris et du santal en notes de fond. Une belle réalisation hors du temps où l’encens finit par rappeler que la légèreté d’une belle n’est peut-être qu’une façade.

LES BATTANTES

Modernes, jeunes, intenses, les muses de Lancôme et d’Yves Saint Laurent n’ont rien à envier à la belle Emma Watson ou au personnage de Katniss Everdeen.

Chez Lancôme, La Vie est Belle se décline pour devenir La Vie est Belle Intense. Une tubéreuse, sulfureuse, apporte une dimension nouvelle à cette composition inédite par-dessus le croquant d’une noisette gourmande et d’un cassis effronté. La femme qui portera ce parfum sait que son originalité est sa force. Elle amuse, attire, inspire.

Yves Saint Laurent décline Black Opium en eau de toilette. Ses effluves de cassis et de poire infusent des notes optimistes sur la peau. Ils s’accompagnent de l’amertume de l’écorce de la mandarine verte et d’un accord de thé au jasmin qui ouvre les sens sur les notes puissantes de quelques grains de café. Un café vert, floral, pour une femme unique qui ­cultive le mystère et corse son quotidien.

LA VIBRANTE

Certains parfumeurs ont compris qu’il fallait faire vibrer pour fabriquer des muses olfactives. Ils cherchent des notes qui se cognent, crissent, plissent et créent des vibrations sur la peau. Olivier Polge, qui a remplacé son père Jacques Polge à la tête de parfums Chanel, s’est attaché à retranscrire la grande époque des ballets russes, de la rencontre de Misia Sert, reine de Paris, égérie des plus grands artistes, avec Coco Chanel. Dans ce 15e opus des Exclusifs de Chanel, les premières notes, légères, aldéhydées, s’envolent par-dessus un litchi impertinent et une pêche gourmande. Des pétales de violette tourbillonnent autour d’un absolu de rose de mai et de damas. On retrouve, grâce à un accord lipstick, l’atmosphère des loges du Théâtre du Châtelet du début du XXe siècle. Misia sent la poudre et la mise en scène mais n’a pourtant rien de théâtral. On décèle dans ses notes un désir d’authenticité qui surgit de muscs de qualité rappelant les grands classiques de la parfumerie. Avec Misia, Olivier Polge confirme qu’il sait faire sortir un mythe d’un flacon.

LA DÉESSE INTÉRIEURE

Armani donne du corps à ses mythes en remontant aux origines de la parfumerie. La marque retrouve ces essences sacrées qui, mêlées à de précieuses huiles végétales, étaient appliquées sur le corps des statues de l’Egypte antique, rendant ainsi leurs courbes plus lumineuses, vibrantes, presque vivantes. Si se décline en Huile parfumée comme pour faire de toutes les femmes des muses divines. Cassis, mandarine, néroli, osmanthus, patchouli et bois crémeux se mêlent à des huiles d’amande douce, d’argan et de rosier muscat qui assouplissent et subliment la peau. Le rituel parfumé devient un cérémonial sacré durant lequel les muses antiques se fondent sur la peau des femmes d’aujourd’hui.

LA SAVANE

Et si les muses étaient également capables de se noyer dans un paysage jusqu’à l’habiter totalement? La muse de Clara Molloy, cet automne, c’est la savane. «Je ne me base jamais sur des personnes réelles, raconte la créatrice de la marque Memo. Je me base toujours sur des paysages. Mais, pour moi, ils sont vivants. Ils ont un visage, un caractère, une silhouette…» La silhouette de son nouveau parfum, African Leather, est celle d’une féline créature à la peau de cuir. Dès l’ouverture, de l’essence de bergamote bondit hors du flacon, accompagnée de cardamome, de safran et de cumin. Une meute d’épices s’en échappe. Un absolu de géranium, puissant, s’élance à leur suite. Viennent ensuite, en rythme, patchouli, cuir et essence de vétiver. Autant de facettes qui rappellent par leur force et leur diversité que la muse des parfumeurs, depuis toujours, c’est vous.

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