Il fallait une certaine dose d’humour, ou de culot, ou une capacité de rêver au-delà du commun, ou tout cela à la fois pour imposer son image de designer, après s’être fait virer de l’Ecole supérieure de design industriel, en piratant l’identité de grandes marques – Louis Vuitton, Apple, Nike, Bic – et en créant des objets virtuels qui n’existaient pas. Le sac à dos «Back Up» de Vuitton, que d’aucuns ont tenté d’acheter dans les boutiques, le briquet Bic atomique, le «Hack-Mac» en tenue de camouflage, c’est grâce à ses détournements d’objets qu’Ora-ïto s’est fait connaître sur la Toile en 1999. D’abord par les magazines Crash et Jalouse, qui ont publié ses fausses pubs de faux objets, puis par les marques elles-mêmes qui, magnanimes/visionnaires/opportunistes (rayer la mention inutile si besoin est), sont devenues ses clientes.

La création, il l’a reçue en héritage, si tant est que le talent se transmette par transfusion sanguine: Ito Morabito (de son vrai nom) est le fils du designer joaillier Pascal Morabito et le neveu de l’architecte Yves Bayard. Le jeune designer de 37 ans est précoce en tout. Il dit que ses idées étaient en gestation dès sa plus tendre enfance. Il fut même décoré du titre de chevalier de l’Ordre des arts et des lettres en 2011, à l’âge de 33 ans. L’homme est pressé.

Son champ de création s’étend à 360 degrés: une coque d’iPhone à 16 euros, un casque audio, des sets de couverts pour Christofle, un canapé d’angle pour Dunlopillo, une table pour Roche Bobois, un fauteuil pour Zanotta, une lampe pour Artemide, un couteau pliant pour Forge de Laguiole, un hôtel (l’Hôtel O à Paris), le flacon du parfum Idylle de Guerlain, un concept de décoration qui sera appliqué à tous les cinémas Pathé européens, entre autres… En quinze ans, il a créé près de 400 produits. Il a acquis l’ancien gymnase et le solarium situés sur le toit de la Cité Radieuse de Le Corbusier à Marseille pour créer le MaMo, un lieu d’exposition saisonnier, une sorte de plateforme à ciel ouvert dédiée à un artiste. L’exposition Défini, Fini, Infini, qui présente des œuvres in situ de Daniel Buren, a d’ailleurs été prolongée jusqu’au 31 octobre.

Quel était votre plus grand rêve d’enfant?

Enfant, j’ai beaucoup rêvé, alors parler d’un rêve en particulier ce serait très compliqué. J’ai le sentiment de réaliser tous mes rêves d’enfance, en fait.

Quel métier vouliez-vous faire une fois devenu grand?

J’ai toujours eu envie de faire le métier que je fais, à peu de chose près. Un travail lié à la création. J’ai grandi dans une famille d’architectes, de galeristes, de designers. On côtoyait beaucoup d’artistes à la maison. Dès mon plus jeune âge, l’architecture m’a attiré. Je voulais devenir architecte.

Qu’est-ce qui vous attirait dans ce métier?

Le fait de construire, le rapport de l’objet avec l’homme. Et surtout certains architectes qui étaient mes héros d’enfance comme Frank Lloyd Wright, Le Corbusier, Oscar Niemeyer, Mies van der Rohe (lire p. 36). Dans ma bibliothèque d’enfant, j’avais déjà des livres sur ces gens-là. Ma famille m’a sans doute ouvert l’esprit à cela, mais je me suis créé mes propres références.

Même s’ils ont tous une esthétique particulière, on peut toutefois tracer un fil qui rejoindrait chacun des architectes que vous citez…

Bien sûr. Ils ont clairement un point commun: ce sont les inventeurs de la modernité. J’éprouve un immense respect pour eux. Etant un enfant de la modernité, je suis né dedans, je n’ai pas eu besoin de l’inventer, même si on est dans une époque qui évolue constamment et que l’on invente sans cesse, en quelque sorte. Mais eux sont de vrais inventeurs: de Haussmann, on est passé à un toit plat en béton. Ils sont les acteurs d’un changement radical dans le monde de l’architecture. Ils avaient une vision avant-gardiste et cela me fascine. Cela leur a valu d’ailleurs d’être critiqués à l’époque. Le Corbusier a été très décrié quand il a fait la Cité Radieuse!

Quel était votre jouet préféré?

Les Lego! Justement parce qu’ils offraient la possibilité d’inventer. Je construisais des maisons, des voitures, des objets. Tout ce que je pouvais construire avec ces petites briques, j’ai essayé de les réaliser. J’aimais bien les Playmobil aussi.

Les avez-vous gardés?

Non, j’ai beaucoup déménagé dans ma vie et j’ai gardé peu de choses. Et puis par définition, les Lego c’est fait pour être démonté.

A quel jeu jouiez-vous à la récréation?

Je jouais aux billes. A la balle. Et j’ai dû jouer à la marelle aussi.

Grimpiez-vous dans les arbres?

Ah oui, toujours! J’adore grimper dans les arbres, voir d’autres horizons, d’autres points de vue, d’autres perspectives. Je ressens un sentiment de liberté quand j’arrive au sommet.

Quelle était la couleur de votre premier vélo?

Je ne me rappelle plus. Je crois qu’il était chromé… Un Raleigh avec des jantes Skyway! Je ne sais pas comment cela me revient tout d’un coup.

Quel super-héros rêviez-vous de devenir?

Mon père. Il était mon héros. Mon arrière-grand-père et ma grand-mère aussi. Mes héros ont été les gens de ma famille. Je voulais leur ressembler. Je les admirais. Comme tous les enfants, sans doute, la plupart du temps. Ils avaient tous un certain talent et cela m’intéressait de voir comment ils l’exerçaient.

De quel super-pouvoir vouliez-vous être doté?

Avec beaucoup d’humilité, je pense déjà avoir un super-pouvoir: celui de matérialiser mes rêves. Et c’est pour moi le plus intéressant de tous. Pouvoir projeter dans sa tête quelque chose, puis se donner les moyens – travailler, persévérer, y croire fortement – de le réaliser. Ça ne marche pas à tous les coups. Cela n’arrive pas non plus de manière instantanée comme on imaginerait que fonctionne un super-pouvoir. Si je devais penser à un pouvoir autre qu’humain, je dirais celui de voler.

Rêviez-vous en couleur ou en noir et blanc?

En couleur.

Quel était votre livre préféré?

Quand j’étais petit, j’adorais 1984 de George Orwell, et Charlie et la Chocolaterie, de Roald Dahl.

Les avez-vous relus depuis?

Oui, 1984. Parce que c’est l’époque dans laquelle on vit aujourd’hui. Au fur et à mesure que la technologie évolue, on est de plus en plus fliqués. On peut vous entendre parler même si votre portable est éteint à côté de vous. Comme si on portait une puce intégrée sur soi.

Quel goût avait votre enfance?

Celui des fraises Tagada.

Et si cette enfance avait un parfum, ce serait?

Celui de la mer. J’ai grandi dans le sud, à Nice, à Marseille, dans le Var. La fleur d’oranger, aussi. Dès que je sens cette odeur je pense à ma grand-mère.

Pendant les grandes vacances, vous alliez voir la mer?

Oui. Toujours. Ou alors la montagne, puisqu’on habitait près de la mer.

Savez-vous faire des avions en papier?

Bien sûr! C’était ma spécialité. Je faisais les plus beaux.

Vous en fabriquez encore?

Non. J’en fais des vrais maintenant. Ils n’ont plus besoin d’être en papier.

Aviez-vous peur du noir?

Oui et non. J’ai vraiment besoin d’être dans le noir pour dormir et en même temps, il pouvait m’arriver d’avoir peur du noir, petit. Mais j’ai toujours aimé être dans l’obscurité. C’est quelque chose qui rassure, qui enveloppe.

Vous souvenez-vous du prénom de votre premier amour?

Alors comment elle s’appelait déjà? Je ne sais plus. Attendez! Je pense que c’était Marie-Claire. Oui, c’est cela: Marie-Claire.

Et de l’enfant que vous avez été?

J’étais un enfant assez calme en fait. Je me suis un peu excité en grandissant. J’étais réservé, assez seul finalement. Je n’avais pas beaucoup de copains. J’en avais un et puis voilà.

Est-ce que cet enfant vous accompagne encore?

Oui. Je l’espère. C’est très important de garder un bout de son enfance avec soi. C’est dans mon enfance que j’ai créé tout ce que je fais aujourd’hui, avec plus de maturité, plus de connaissance, bien sûr. Mais je ne suis pas très loin des idéaux que j’avais quand j’avais 8 ans. Je pense même que je régresse un peu: j’étais plus intelligent petit que je ne le suis aujourd’hui. Mais j’ai d’autres qualités qui viennent compenser tout cela. (Rires.)