Avant de pouvoir visiter les ateliers d’Asnières, aux alentours de Paris, où sont réalisées toutes les commandes spéciales, il faut avoir parlementé avec la maison Louis Vuitton quelque temps. Quant à y prendre des photos, cela relève de la mission impossible. On le comprend d’ailleurs: les quelques privilégiés qui commandent un bagage à leur mesure n’ont aucune envie de le voir exposé en cours de fabrication dans un magazine. Mais des autorisations leur ont été demandées, qui furent acceptées et le fameux sésame a été accordé quelques jours avant la visite, délicieux privilège.

Asnières est le fief de Patrick-Louis Vuitton, descendant du fondateur, le fameux malletier originaire du Jura. Il règne sur les ateliers des commandes spéciales, un département à part au sein du groupe, hors du temps et des contingences, où se réalisent les rêves plus ou moins fous d’une clientèle qui s’efforce de rayer le mot «impossible» de son vocabulaire. Il a grandi dans le jardin et la maison Art nouveau qui jouxtent les ateliers. Il est ici chez lui.

Avant la visite, nous avions des rêves, ou plutôt des espoirs: celui par exemple d’assister à la réalisation d’objets abracadabrants, de découvrir quelques secrets qu’on voudrait nous cacher. Que peut-on inventer de plus fou en matière de bagages? Une douche portative? Déjà faite. Des étuis à fusils? Idem. Des meubles peut-être? A part une malle-lit baptisée Brazza en l’honneur de Pierre Savorgnan de Brazza, les meubles ne sont pas des bagages, et donc sont recalés d’emblée par Patrick-Louis Vuitton. On a donc vu des planches de peuplier, des artisans coller la toile, les cuirs, des tiroirs en préparation… A ce stade-là, seules les mains des artisans sont précieuses. «Je vous avais prévenue, dit le maître des lieux, ce n’est pas très spectaculaire…» Il a raison. Rien ne ressemble plus à une malle qu’une autre malle. Et ce, quelle que soit sa destination. Ce qui fait la valeur de l’objet réalisé ici, outre le savoir-faire des artisans, n’est pas visible, pas photographiable. Il s’agit de cette valeur immatérielle ajoutée: la part de rêve dont le mandant a investi l’objet commandé. Cela, on ne peut le comprendre que sur place, en voyant les artisans poser une serrure, une doublure, placer un coin en laiton. La valeur est dans l’esprit de celui qui a discuté les moindres détails, voulu un nombre défini de tiroirs pour sa collection de montres qu’il est seul à pouvoir estimer. Ou dans la disposition finale des joyaux qui voyageront avec cette cliente, dans cette malle presque aussi grande qu’un lit d’enfant. Ou dans la couleur du cuir qui viendra en recouvrir l’intérieur. Tous ces détails qui peuvent paraître infimes et qui ne le sont tellement pas…

Le Temps: Y a-t-il une commande impossible à réaliser?

Patrick-Louis Vuitton: Non. Enfin oui et non, car je dis non à certaines commandes. Nous fabriquons des articles de voyage et chaque fois qu’on ferme le bagage, tous les objets qu’il contient doivent être parfaitement calés pour arriver en parfait état à destination. Donc quand la demande dérive sur le meuble, sur des malles gigantesques destinées à ne pas bouger, je refuse… Qu’appelez-vous impossible?

– Un défi.

– La commande spéciale est un défi! Le but, c’est de prendre un ou plusieurs objets appartenant au client et de bâtir un bagage autour d’eux pour les faire voyager dans les meilleures conditions possibles, que ce soit un instrument de musique, des outils, des flacons…

– Par rapport à tous ces défis que vous avez relevés, en est-il un dont vous gardez un souvenir particulier?

– Je me refuse de parler du plus beau, du moins beau, car à chaque fois c’est un bébé, une création unique. C’est une histoire particulière, une rencontre, une discussion d’une heure, une heure et demie avec un client.

– Quelles sont les commandes les plus récentes que l’on vous ait faites?

– Hier par exemple, j’étais à Londres pour voir un artiste qui veut faire voyager ses instruments. Il y a huit jours, une cliente voulait faire voyager une centaine de cravates pour son mari. Elle est arrivée avec des idées bien précises. Elle les voyait pendues. Une cravate, c’est épouvantable à faire voyager quand c’est pendu, car elle risque de glisser. On est arrivé à une solution où elles sont roulées, mises dans des tiroirs avec des petits casiers. J’ai également un client qui désire une malle pour y mettre ses vêtements pendus, ses chaussures… Il veut emmener un peu de son univers personnel, il met ça dans sa malle, ferme la malle et l’expédie sur un lieu de résidence. Le paradoxe, c’est que son bagage va lui servir de placard.

– Cette clientèle particulière voyage énormément?

– Ce sont des gens qui peuvent voyager 200 à 300 jours par an, en bateau, en avion, en voiture. Ils essayent d’emmener dans leur bagage un petit bout de chez eux. J’ai fait par exemple, pour un artiste, une très belle boîte de maquillage où il peut accéder à ses fards dans l’ordre où il les utilise, plus une réserve derrière, et il fallait placer trois petites amulettes, une petite boule à neige avec le rocher de Rio, une petite statuette, des choses dérisoires… Mais quand il était dans une loge à des milliers de kilomètres de chez lui, il voulait retrouver ces petits objets qui lui avaient été offerts par des enfants à l’occasion d’un spectacle. Il y tenait particulièrement.

– Et vous?

– Moi? J’ai été cambriolé et les voleurs ne se sont pas trompés: ils m’ont pris quelques beaux bagages que j’avais faits: une boîte à aquarelles, une boîte de peinture, une boîte pour ranger mes pipes… Ils dataient de la fin de ma progression dans les ateliers, lorsque je devais montrer que j’avais acquis un certain savoir-faire conforme à l’image de la marque et que je savais fabriquer un bagage, car la tradition veut que chaque Louis Vuitton sache fabriquer ses bagages. Voilà…

– Et depuis, plus rien?

– Si, j’ai fait quelques bricoles. Un portefeuille porte-cartes qui a plus de vingt-cinq ans. Il est un peu usé et il est en réparation. Et là, je suis en train de me faire une belle boîte. Une boîte de dessin et aquarelles. Elle est en crocodile. Trente-sept ans de maison: je n’ai pas hésité! (Rires).

– Va-t-on la voir dans les ateliers en cours de fabrication, votre boîte à aquarelles?

– Non. Elle a commencé à voyager. Sans moi en plus: le drame! Elle fait partie d’une exposition qui tourne à travers le monde. Je la retrouverai cet été à Hongkong, à Tokyo. Après, je vais la récupérer et je vais la remplir.

– Est-ce qu’on vous demande parfois d’utiliser des matières premières particulières. Du parchemin par exemple?

– Ah! ça, le parchemin, j’aimerais bien savoir le travailler! C’est très difficile. J’ai essayé de faire des valises et je n’y suis pas arrivé. Il y a des savoir-faire qui ont disparu et je n’ai pas de référence. Mais j’y arriverai… C’est comme le galuchat. Il a eu sa grande époque. Le savoir-faire s’est perdu puis on l’a retrouvé. Par exemple, un client est arrivé avec une peau d’éléphant qu’il avait tué en Afrique et il m’a demandé de lui faire des bagages. Le savoir-faire: zéro! On n’avait jamais travaillé l’éléphant chez Vuitton!

– Quel est le risque avec une telle peau?

– On ne la connaît pas. Je ne savais pas comment elle allait réagir. Et je n’avais pas le droit à l’erreur, car, depuis 1981, je crois, le commerce de la peau d’éléphant est interdit. Cette peau, c’était un trophée de chasse, donc légale, mais si je loupais un morceau, je n’avais pas le droit d’en racheter ailleurs. J’ai demandé au client qu’il l’apporte, on a pris deux ou trois petits bouts et on a fait quelques essais. Puis on a fait marcher notre savoir-faire: je lui ai fait une valise, des sacs de voyage, une ceinture, des portefeuilles, tout un tas de choses.

– Et le rendu?

– Somptueux. L’éléphant a un grain très particulier que je n’ai jamais vu sur d’autres cuirs. Dans la texture, c’est relativement proche d’un cuir de bovin. Et ça se travaille remarquablement bien, puisqu’on est arrivé à faire de la grosse valise jusqu’au portefeuille. Mais le meilleur cuir pour le bagage, c’est quand même la vache.

– Un jour, vous m’aviez dit que vous rêviez de vivre à la campagne et d’élever des vaches… C’était une blague?

– Non, ce n’était pas une blague. C’était parce que je préfère vivre à la campagne au milieu des vaches qu’en milieu urbain. Mais j’ai dit cela parce que, pour assurer notre production cuir chez Vuitton, on a besoin de l’équivalent d’un troupeau de 3,5 millions de bovins par an. Et si vous avez besoin de 3,5 millions de bovins, il vous faut élever un troupeau d’une dizaine de millions de bovins. Je m’étais amusé à tout chiffrer, j’avais aussi pensé à l’écoulement de la viande, du lait. J’avais même rêvé que les prés seraient clos par des peupliers dans lesquels on couperait le bois pour faire des valises (rires)… Mais je ne vois pas de domaine suffisamment grand en France: il faudrait plus de 10 000 hectares…

– Votre métier, finalement, c’est une machine à fabriquer des rêves pour de grands enfants qui ont tout.

– Les gens ont un rêve et repartent avec un rêve. Le client n’est pas amoureux d’une marque ou d’une image, mais d’un produit: dans cette maison, on peut raconter l’évolution d’un sac sur une centaine d’années! La commande spéciale, c’est l’illustration parfaite de cela. Ce n’est pas forcément la grande malle d’un mètre quarante de haut, de 80 kilos complètement pleine. Par exemple, une dame d’un certain âge, qui n’aimait pas boire le champagne dans les verres des avions, est arrivée avec deux flûtes en cristal et m’a demandé de lui faire une petite boîte. Quand elle s’installe dans l’avion, elle sort ses flûtes comme si c’était un peu de chez elle. Et cette petite boîte, je sais qu’elle a fait des tours et des tours du monde…

– Mais on vous demande quand même encore de faire des malles…

– Il y a un an, j’ai eu un client chinois qui voulait pouvoir regarder la télévision partout dans le monde en buvant son café avec quelques amis. Je lui ai fait une malle avec deux écrans plats à l’intérieur, un lecteur de DVD et le service pour le café. Le courant est fourni par des panneaux solaires. Il se met n’importe où, il ouvre sa malle, il déplie ses panneaux solaires, il recharge une batterie qui fait fonctionner les écrans. Il n’y a qu’un truc: il voulait que le café soit préparé avec une machine type Nespresso, mais il n’y avait pas assez de courant. Ça aurait été trop grand et trop lourd. On est donc parti sur un réchaud…

– Un peu comme les équipements que Vuitton concevait pour des voitures qui participaient à la Croisière jaune, dans les années 30, avec le lit, la bibliothèque, etc.

– C’est complètement le même esprit. Les gars s’arrêtaient le soir en plein milieu du désert asiatique. Ils ouvraient une malle: ils avaient une bibliothèque, la télé n’existait pas encore, une autre boîte avec une bouteille de whisky, ou un tea case, comme on en a au musée.

– Les technologies ont évolué et vous devez vous adapter…

– Imaginez: la première commande spéciale que j’ai réalisée entièrement, c’était une malle de 1,10 mètre de haut pour un chef d’orchestre japonais pour du matériel hi-fi. C’était il y a trente-cinq ans. Il y avait un lecteur de cassettes, un tuner, un ampli, les haut-parleurs, un transformateur, des rangements. C'était grand. Elle pesait son poids. Maintenant, vous avez une petite boîte à iPod, vous pouvez y mettre toute une bibliothèque de morceaux. Vuitton a enveloppé le premier Pathé Marconi avec manivelle; maintenant, on fait voyager les iPod. La technique change, oui, mais on est toujours là…